International, tribunes

Chantilly pour blanchir les talibans ? Tribune de Massouda Jala* & Anne Ferreira

dimanche 13 janvier 2013

massouda et anne

C’est à l’époque de la première tentative de blanchiment européen des Talibans, fin 2011,  lors de la conférence internationale sur l’Afghanistan à Bonn que, Dr Massouda Jalal, première candidate aux élections présidentielles en Afghanistan, Ministre des Femmes  (2004 à 2006) et militante internationale des Droits de l’Homme – et Anne Ferreira – Vice-Présidente du Conseil Régional de Picardie, ancienne député européenne (2000-2009) et enseignante – nous nous sommes rencontrées à Paris.

L’une afghane, l’autre française, nous sentions que la dignité, l’émancipation de la femme, l’égalité des droits, la liberté nous rassemblaient, parce que, justement, ce sont des valeurs qu’aucune frontière géographique, politique ou culturelle ne sauront jamais briser.

Bien qu’écartées de la session politique finale du 5 décembre à Bonn, l’une d’entre nous interviendra comme journaliste dans la conférence de presse finale, dénonçant la parodie des Talibans travestis en « modérés » dans la presse internationale, après qu’ensemble nous nous soyons fait entendre  Rue de Solferino, à Paris.

Une année s’est écoulée ; force est de constater combien la misogynie si caractéristique du fanatisme islamique a pu gangréner la société afghane. L’emprisonnement des centaines de femmes pour « crime moral », les persécutions, les agressions, voire l’assassinat de celles qui défendent ces droits, sont devenus une réalité quotidienne. Plus tragique encore, l’Afghanistan suscite la reproduction de ce modèle au-delà de ses frontières et fait malheureusement  école en la matière.

Le 19 Décembre 2012, la mise en scène de la conférence internationale de Bonn est reproduite, cette fois-ci en Picardie, au Château de la Tour à Gouvieux, tout près de Chantilly. Cette réunion est organisée par la Fondation pour  la recherche stratégique (FRS), proche des autorités françaises et est présentée (site France- Diplomatie) comme un séminaire fermé inter-afghan avec des participants issus des différentes composantes de la société afghane autour de débats sur « l’Afghanistan à l’horizon 2020 ». Une nouveauté de taille pour cette nouvelle rencontre : la présence de deux représentants talibans.

Ce qui peut expliquer que davantage de précautions ont été prises pour que des femmes Afghanes ou d’autres éléments étrangers aux diverses factions des seigneurs de guerre qui se partagent l’Afghanistan ne puissent point gâcher «  ce dialogue ».

Les commentaires officieux nous parlent d’une ambiance de « fraternité », d’un « grand consensus » sur l’avenir du pays, avec quelques  divergences bien sûr, mais rien à voir avec le partage du butin du trafic de drogue, des fonds occidentaux ou des ressources naturelles. Il s’agit tout simplement de savoir s’il faut avoir un peu moins de présidentialisme, quelle  place précise aura la Charia dans la Constitution ou quel sera le lieu du prochain rendez-vous.

Et alors, ces frères assumés, fidèles à Ben Laden, ces destructeurs d’un des pays socialement et culturellement les plus avancés de la région, ces assassins de toute femme ou jeune fille qui oserait prôner l’éducation pour elles-mêmes et pour leurs sœurs, ces hommes qui ont réduit tous les femmes à un régime de quasi-esclavage, ces gens qui ne reconnaissent

d’ autre loi que la loi de la force, les voilà dans les plus beaux châteaux picards, à discuter de la Constitution idéale tels des Voltaire, Rousseau ou Montesquieu du XXIème siècle.

Dieu, quelle farce !

Il faut dire que l’hypocrisie et le cynisme sont sans limite. Ainsi, suite à l’indignation internationale provoquée par la tentative d’assassinat le 9 octobre par des talibans de la Branche pakistanaise  sur la jeune Malala qui réclamait le droit des filles à l’éducation, les autorités pakistanaises ont, en grande pompe , le 10 décembre, le jour même de la célébration internationale des droits humains, à Paris, conjointement avec les Nations Unies et en présence du gouvernement français ??, octroyé dix millions de dollars au fonds  Malala pour l’éducation des filles.

Les Talibans Pakistanais, eux,  ont décidé de célébrer le passage de l’an nouveau à leur façon: ils ont détruit l’école de filles de Jamrud et assassiné son gardien, dans le canton du Khyber, pas très loin de Mingora, où ils ont tenté d’ assassiner Malala Yousafzai.  D’après la presse locale le « Daily Times du 1er janvier 2013) » c’est la 80ème école de filles détruite cette année dans ce canton, ce qui laisse penser qu’il ne reste pas trop à faire pour terminer le nettoyage de ce « symbole sacrilège » majeur que représente une école pour filles.

Ce drame, auquel la presse occidentale n’a pratiquement pas consacré  une seule ligne  montre combien les préoccupations de l´Occident sont souvent aussi éphémères que les fêtes de fin d’année.

Mais au-delà de la perversité et de l’hypocrisie, ce que cette opération au Chantilly  montre c’est une dramatique absence de sens stratégique de la part des gouvernements occidentaux, qui croient que pour ramener la stabilité dans cette région, il faut un rassemblement œcuménique de toutes les factions armées des fanatiques religieux afghans prêts à se partager le pouvoir contre la volonté de la société civile, au mépris de l’héritage des civilisations et surtout des droits des femmes inhérents à l’évolution du monde.

La stratégie de la diplomatie occidentale –  devenue « une feuille de route » et sa paternité dûment assumée par les autorités afghanes – c’est de se retirer du théâtre de guerre tout en déguisant l’échec de sa politique.

Les rivalités entre les diverses factions islamistes qui déchirent l’Afghanistan depuis quatre décennies, et qui sont dans une large mesure, un miroir des ambitions divergentes des puissances auxquelles elles se sont ralliées, ne sont pourtant qu’un aspect secondaire de la « barbarisation » du pays et de sa transformation en foyer majeur du Jihadisme régional et international. On pourrait même dire que ces divergences ont quelquefois limité la portée de ces ambitions.

En faisant de la paix entre les factions armées, la clé de voûte de sa politique de sécurité pour l’Asie du Sud, l’Occident risque de mettre en cause toutes les avancées obtenues par la société civile en Afghanistan et s’apprête à laisser les mains libres aux fanatiques pour qu’ils reprennent avec plus de vigueur leur programme jihadiste dans la région et dans le monde.

À notre avis, les véritables alliés de la paix en Asie du Sud sont ceux qui, comme la jeune  Malala Yousafzai, ont comme objectif une société moderne et démocratique et qui estiment que l’éducation et l’apprentissage des valeurs de tolérance par toutes et tous sont les moyens appropriés pour y parvenir.

Nous croyons que c’est dans ce domaine que se jouera l’essentiel de l’avenir de cette partie de l’Asie du Sud, et c’est ainsi que l’expérience de l’Europe pourra se montrer plus pertinente.

Massouda Jala/Kaboul Afghanistan & Anne Ferreira/Saint Quentin France

*Le Dr. Massouda Jalal, fut la première femme et la seule femme à se porter candidate pour la
présidence de l’Afghanistan lors des élections de 2004.
Après des études à l’université de Kaboul , elle exerça comme psychiatre et ensuite pédiatre (quand le gouvernement décida qu’il n’y avait plus besoin de psychiatre dans les hopitaux afghans).
Elle a également travaillé aux Nations unies dans le cadre du programme alimentaire.
A la suite de la chute du régime des talibans en 2001, elle émergea comme porte parole de la cause des femmes dans la société afghane.
Après les élections de 2004 remportées par Karzai, elle devint ministre des femmes jusqu’en 2006.
Puis elle quitta son poste, critiquant ouvertement le gouvernement de Karzai pour son absence  d’avancées quant à la cause féminine.
En 2006, elle a créé la fondation Jalal, qui promeut diverses initiatives pour la protection des droits de la femme et la promotion de l’éducation et de l’emploi des femmes.

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