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Emmanuel Maurel : «Le syndrome Bartleby» – chronique dans L’Opinion

lundi 13 mars 2017
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chronique « Figure libre » publiée le lundi 13 mars 2017 à 16h47 dans L’Opinion

Dans de nombreuses démocraties, seule la victoire est belle. En France, il semble qu’il n’y ait de grandeur que dans le renoncement. À en juger par les commentaires laudateurs qui ont suivi la récente intervention d’Alain Juppé, l’hypothèse mérite en tout cas d’être étudiée.

De la courte allocution de l’ancien candidat à la primaire de droite, on a moins retenu l’orgueil que la dignité, moins les coups de griffe à l’encontre de son propre camp que la hauteur de vue, teintée d’une subtile mélancolie, attendue chez celui théorisa, en son temps, la tentation de Venise. Une mélancolie qui naît de la conscience d’un rendez vous manqué, pas loin du dépit amoureux (« ô toi que j’eusse aimé, ô toi qui le savais« ).

Mais chacun était surtout frappé par l’exceptionnelle lucidité du maire de Bordeaux (flirtant parfois même avec l’auto dénigrement). Lucidité dont les dirigeants politiques ne peuvent faire montre que dans des moments particuliers, quand ils abandonnent ou quand ils sont défaits, mais veulent encore être aimés.

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En France, on était peu habitué aux départs prématurés. Même la défaite, impardonnable dans les pays anglo-saxons, faisait partie du parcours

De la même façon que Delors a vu sa (déjà insolente) popularité exploser en refusant de se présenter à une élection dont on l’annonçait favori, ou que Hollande a redoré en partie son blason en jetant l’éponge contre toute attente, de même Juppé rejoint la cohorte glorieuse des « would have been« .  C’est le syndrome Bartleby (du nom ce héros de Herman Melville qui érige le refus en mode d’être) appliqué à la politique française : « I’d prefer not to« .

En France, on était peu habitué aux départs prématurés. Même la défaite, impardonnable dans les pays anglo-saxons, faisait partie du parcours. Dans le temps ancien du septennat, les Français plébiscitaient les dirigeants aguerris, cabossés par une longue vie publique faite de creux et de faux plats, de hauts et de bas, de défaites et d’humiliations. Il fallait avoir longtemps mordu la poussière avant de monter sur son piédestal.

Cela n’empêchait pas de prendre la pose. Ils sont nombreux ceux qui confessaient, en privé, leur envie d’ailleurs : arrêter pour s’adonner à des passions plus nobles ou, plus rarement, à des activités plus lucratives. Évidemment, ils n’en faisaient rien. Et pas seulement, comme le pensaient les mauvaises langues parce que « la soupe était bonne ». Mais tout simplement parce que la conquête et l’exercice du pouvoir  (quels que soient les échelons) sont une drogue puissante. Et parce qu’il n’y a rien de plus exaltant que de servir son pays, ses concitoyens, tout en militant pour ses idées.

Bref, déclarer forfait, c’était presque faire preuve de mauvais goût.

Or les choses ont changé. Et cela ne concerne pas que le cercle très fermé des dirigeants de haut niveau. Qu’on en juge à la liste interminable des députés, certains très jeunes, qui ne se représentent pas.

Pour comprendre ce phénomène inédit, il y a ce qui relève de l’évidence : l’âge, la peur d’être battu, la lassitude au terme d’un quinquennat perturbant (en 2017, cela vaut surtout pour les élus de gauche), et, en premier lieu, l’application de la loi sur le non cumul, qui voit la plupart des députés cumulards choisir l’action locale plutôt que l’exercice d’un mandat législatif. D’autres mettent en avant l’envie toute simple de retrouver une « vie normale », tant il est vrai qu’en dépit de ce que relaie la démagogie la plus crasse, la vie politique implique de nombreux sacrifices et requiert une solide capacité de travail.

Mais cela ne suffit pas à expliquer ce qui s’apparente à une épidémie. Parmi les causes structurelles, il y a évidemment les institutions de la Vème République, que la plupart des élus pourtant chérissent et dont ils ont amplifié les défauts rédhibitoires en votant le quinquennat et l’inversion du calendrier électoral, renforçant par là même le primat de l’exécutif auquel tous se soumettent. Le parlementaire de la majorité est condamné à obéir sauf à ouvrir une crise politique, celui de l’opposition à s’opposer en vain et à proposer rarement.

S’ajoute un mouvement de fond, l’émergence progressive d’une « démocratie de surveillance » (l’expression est, je crois, de Rosanvallon). Elle ne se résume pas à la seule exigence élémentaire d’honnêteté des représentants. Plutôt, réseaux sociaux aidant, à un contrôle et à une interpellation permanents, qui n’hésite pas à s’étendre  au domaine de la vie privée. Quand Juppé dit qu’il veut éviter de « livrer son honneur et la paix de sa famille aux démolisseurs de réputation« , c’est aussi à cela qu’il fait allusion. Dans cette ère du soupçon, la défiance est la règle. Or elle est épuisante.

Percuté par l’aspiration à l’horizontalité et le fantasme de la démocratie 2.0, le parlementaire doit aussi accepter un irrésistible processus de désacralisation du pouvoir, et donc se résoudre à revoir ses ambitions en terme de rétribution symbolique.

Dans un monde où les dirigeants craignent les marchés plus que les peuples, la politique est moins désirable. Ceux qui ne se considèrent plus que comme des gestionnaires sont pris au piège de leur propre discours. Puisque tout est question de coût, cette reductio ad œconomicum touche aussi les élus : vous coûtez trop cher relativement à votre efficacité. Le discours de François Ruffin à la cérémonie des Césars pousse cette caricature jusqu’à l’extrême, en renvoyant aux élus le laïus sur la compétitivité qu’ils ne cessent de servir aux ouvriers frappés par la désindustrialisation.

On se tromperait pourtant à considérer que les propos du réalisateur picard ne relèvent que du « dégagisme » en vogue. Entendons les plutôt comme une invitation au sursaut. Et donc à l’action. Cincinnatus ne se retire qu’après avoir accompli de grandes choses.

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