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Emmanuel Maurel : «Union européenne, assumer le rapport de forces» – chronique dans L’Opinion

mardi 24 janvier 2017

Chronique « figure libre » publiée dans L’Opinion – Emmanuel Maurel – Lundi 23 janvier 2017 à 17h09

csuumfpwiaehdhaSommes-nous condamnés à commenter ad nauseam le délitement de l’Union européenne, comme Bossuet narrait jadis, polyptote à l’appui, l’agonie d’Henriette d’Angleterre dans un de ses plus beaux textes : « Madame se meurt, Madame est morte » ? C’est ce que pensent en tout cas deux jeunes gens à la tête bien faite, Coralie Delaume et David Cayla, dans un petit livre rigoureux et implacable (La fin de l’Union européenne, éditions Michalon).

Après le Brexit, Theresa May annonce un divorce pur et dur avec l’Union européenne

Pour eux, l’Europe c’est the Walking Dead. Elle est morte, mais ne le sait pas encore. Morte de l’échec de son modèle économique, fondé sur un marché unique qui n’empêche pas le dumping, et une monnaie unique qui enferme les Etats membres dans un carcan aussi dangereux qu’inefficace. Morte des inégalités territoriales que l’Union, bien qu’elle s’en défende, entretient en condamnant la périphérie (Europe du Sud et Europe de l’Est) à des pratiques non coopératives qui, paradoxalement, renforcent le centre, c’est-à-dire l’Allemagne. Morte aussi de ce rapport singulier qu’entretiennent les institutions communautaires avec la souveraineté populaire (les exemples sont légion), laissant de surcroît, trop souvent, à des entités « indépendantes » (la BCE mais plus encore la Cour de Justice) le soin de faire de la politique à la place des politiques eux-mêmes.

Robuste réquisitoire. Bref, on ne sort pas indemne de ce robuste réquisitoire, dont il serait trop facile de balayer les arguments pointus sous prétexte qu’ils accréditeraient les thèses souverainistes. Et il faut mobiliser en nous ce qu’il reste de passion pour cette grande idée, l’unification politique du continent, pour ne pas sombrer dans le pessimisme de l’intelligence. Qui, contrairement à ce que dit Gramsci, est souvent inopérant à réveiller « l’optimisme de la volonté » quand il est trop profond.

Il faut dire que la semaine passée a été rude pour celles et ceux qui ont l’Union en partage. Entre le plan britannique pour un « hard Brexit », l’entretien ahurissant de Trump à des quotidiens allemands et anglais (pas aux Français, qu’il confond avec les Belges), et l’élection à la tête du Parlement européen d’un nouveau président déjà contesté parce que hautement contestable, l’heure n’est pas à la fête.
La Première ministre anglaise a finalement opté pour une sortie résolue de l’Union. Elle émet des exigences, profère des menaces, et escompte que les Européens, divisés, finiront par satisfaire ses demandes.

L’encouragement de Donald Trump à suivre la voie britannique, sa condamnation de la politique migratoire d’Angela Merkel, contribueront à semer un peu plus la zizanie

Donald Trump, dont on a bien compris qu’il entendait « rester le même », persévère dans une approche diplomatique faite de coups de mentons, d’approximations et de vociférations. Si Barack Obama semblait relativement indifférent à l’Europe, Trump lui est plutôt hostile. Sa prise de distance par rapport à l’OTAN ne manquera pas d’affoler certains pays de l’Est, rendus atlantistes forcenés à force de relations compliquées (c’est un euphémisme) avec la Russie, et que la crise ukrainienne n’a pas rassurés. Son encouragement à suivre la voie britannique, sa condamnation de la politique migratoire de Merkel, contribueront à semer un peu plus la zizanie.

Enfin, à l’issue d’un duel sans passion entre deux Italiens, le Parlement européen se dote d’un berlusconiste falot comme président. Élu à la faveur d’une alliance entre conservateurs, libéraux et eurosceptiques anglais et polonais, cet ancien Commissaire à l’industrie, d’une indulgence coupable envers les lobbies, aura du mal à se hisser à la hauteur de son prédécesseur, Martin Schulz, qui aura au moins eu le mérite de donner à son institution une indiscutable visibilité politique.

Périodes d’ébranlement. Bref, la sortie de crise n’est pas pour demain, à supposer que sortie il y ait. Mais comme nous connaissons nos classiques, nous n’ignorons pas que c’est dans les périodes d’ébranlement et de convulsions qu’apparaissent parfois les opportunités inattendues : il s’agit de les saisir avec fermeté.

À bien y réfléchir, les trois événements décrits plus haut peuvent, pour autant que les actrices et les acteurs soient à la hauteur, susciter d’ambitieuses réponses.

Monsieur Trump parie sur la désagrégation de l’Union, et, à moyen terme, sur son affaiblissement politique et militaire ? Relevons le défi de l’autonomie, de l’indépendance, et relançons sérieusement le chantier de la défense européenne.
Madame May insiste pour obtenir de l’UE le meilleur « deal » de sortie possible, n’hésitant pas à menacer de transformer son pays en gigantesque paradis fiscal ? Rien n’interdit aux Européens d’opposer à la détermination britannique une forme de cohérence retrouvée. Puisque l’on semble s’orienter vers la conclusion d’un accord de libre-échange entre Britanniques et « continentaux », les Vingt-Sept pourraient alors y exiger l’inclusion d’une clause de « conditionnalité fiscale ». Et faire en sorte que la sortie du Royaume-Uni permette de relancer des dossiers qu’elle a longtemps bloqués par principe, celui du renforcement des instruments anti-dumping par exemple. En voila une belle ambition, celle de convertir l’UE, à la faveur du Brexit, au juste échange.

Tout cela ne nous exonérera pas de notre responsabilité principale, qui est de ne pas fuir le débat franc, fracassant, avec nos amis allemands sur les finalités de l’union et la nécessaire rupture en matière de politique économique et de géopolitique

Enfin, nous devons encourager la fin de la grande coalition entre la droite et la gauche « modérées » au Parlement européen. Sortons de la pratique déprimante du « business as usual ». En politisant, enfin, les débats, en montrant que l’alternative ne se réduit pas à l’opposition entre « populistes eurosceptiques » et « pro-européens », nous parviendrons peut-être à rendre plus lisibles les enjeux, à offrir à des citoyens déboussolés ou déçus des raisons de croire à nouveau en une Europe des projets, une Europe de l’intervention.

Tout cela ne nous exonérera pas de notre responsabilité principale, qui est de ne pas fuir le débat franc, fracassant, avec nos amis allemands sur les finalités de l’union et la nécessaire rupture en matière de politique économique et de géopolitique.
Plus que jamais aujourd’hui, nous devons convaincre que, dans le monde de Trump, de Poutine et de Xi Jinping, il n’y a de place que pour une Europe puissance.

Où, une fois de plus, on en revient aux fondamentaux : en son sein comme avec le reste du monde, l’Europe doit assumer le rapport de forces.

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