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« La gauche doit être à la hauteur de l’histoire » – entretien de Marie-Noëlle Lienemann à Mediapart

lundi 24 octobre 2016

mediapart23 OCTOBRE 2016 | PAR MATHIEU MAGNAUDEIX | Mediapart.fr

Marie-Noëlle Lienemann : «Bernie Sanders, c’est un peu mon parcours»

La sénatrice PS de Paris est candidate à la primaire de la « Belle Alliance populaire » de janvier 2017. Elle se présente en candidate de la « cohérence », socialiste et pas sociale-démocrate : celle qui a toujours dit non depuis le début du quinquennat. Elle juge sévèrement François Hollande, Manuel Valls et Emmanuel Macron. La gauche, dit-elle, « doit être à la hauteur de l’Histoire ».

Comme Gérard Filoche, Arnaud Montebourg et Benoît Hamon, la sénatrice de Partis Marie-Noëlle Lienemann, 65 ans, est candidate à la primaire de la « Belle Alliance populaire » (PS et petits partis alliés) qui aura lieu en janvier 2017. Elle se place volontiers sous le patronage d’un Bernie Sanders, le rival malheureux d’Hillary Clinton,« un sénateur, élu local, socialiste, resté en lien avec l’appareil démocrate sans avoir peur de ses convictions, même quand il était un peu à rebours de l’époque ». Mediapart l’a rencontrée au Sénat pour discuter de François Hollande, de son ancien comparse au PS Jean-Luc Mélenchon, de son programme, de l’avenir de la gauche… et de sa longévité en politique.

Allez-vous lire le livre d’entretiens de François Hollande qui crée la polémique ?

Je ne suis pas sûre de le lire en entier. C’est le crépuscule annoncé. Il y a les phrases assassines mais ce qu’on voit aussi, c’est l’absence de pensée politique. Il dit par exemple que le CPE [de Dominique de Villepin en 2006, contre lequel le PS avait bataillé – ndlr] était une bonne idée. On se rend compte que le renoncement chez lui n’est pas conjoncturel mais beaucoup plus profond. Peut-être même que la conviction est très faible.

Pour justifier sa ligne, François Hollande invoque la droitisation de la société.

La loi sur le travail, ce n’est pas la droite qui l’a faite ! Plus on fait de concessions à la ligne droitière, plus on la légitime. Quand on est de gauche, on essaie de trouver ce qui va donner de l’espoir. Quand on abandonne le terrain économique et social, le progrès collectif, on renforce le repli et l’entre-soi.

La primaire du PS et de ses alliés est prévue pour janvier. Faut-il accélérer ce calendrier au vu des circonstances politiques ?

Si on était dans une période “normale”, il ne serait pas illégitime de dire que le président de la République ne peut pas être candidat huit mois avant les élections. Mais on est arrivé à un tel stade de défiance populaire, de décomposition de la majorité, sans l’ombre d’une proposition nouvelle… La croissance est faible, le chômage ne faiblit pas et, pendant ce temps, François Hollande prépare son élection. On atteint un sommet. Cela dit, ce n’est pas aux challengers que nous sommes de dire au président de changer son rythme. Je n’ai pas envie que le débat sur la primaire ne porte que sur la forme et qu’on élude le fond. Le calendrier est fixé, je m’y tiens, point. Si la majorité du PS qui soutient François Hollande considère qu’il faut accélérer le calendrier, c’est à eux de lui dire « fais ton choix ».

Depuis les années 1980, vous plaidez au PS pour l’union de la gauche. Pourquoi ajouter votre candidature à une primaire où, avec Benoît Hamon, Arnaud Montebourg, il y a déjà de nombreuses vocations ?

Je suis la première à être sortie du bois contre la ligne incarnée par François Hollande et Manuel Valls. Depuis le début, j’ai expliqué que cette politique n’était pas juste et qu’elle allait échouer. Tous les éléments étaient là : une croissance mondiale faible, les classes moyennes et populaires qui trinquent. Ça ne pouvait pas durer comme ça. Depuis le début, j’explique qu’il y a une alternative. Et à chaque étape, nous [Maintenant la gauche, son courant – ndlr] avons fait des propositions.

Marie-Noëlle Lienemann au congrès de Reims, en 2008Marie-Noëlle Lienemann au congrès de Reims, en 2008

Tandis que jusqu’à l’été 2014, Hamon et Montebourg étaient au gouvernement…

Je me rappelle qu’en juillet 2014, avec Emmanuelle Cosse et Pierre Laurent, nous avons fait des propositions pour réorienter le quinquennat et le terminer à gauche. À cette époque, Benoît Hamon et Arnaud Montebourg nous expliquaient encore qu’il fallait faire le pari générationnel du renouveau avec Manuel Valls. Je m’excuse mais penser des choses comme ça dénote une certaine fragilité politique [en août 2014, Montebourg et Hamon ont été débarqués du gouvernement Valls – ndlr].

Ils le regrettent aujourd’hui…

Oui, d’accord, mais c’était prévisible ! Dès le traité TSCG [à l’été 2012 – ndlr], ils auraient pu commencer à alerter le président. Au congrès de Toulouse [octobre 2012]Maintenant la gauche a fait 13 %, ils nous disaient « les résultats vont venir ». La politique, ce n’est pas juste accompagner le mécontentement ou l’impuissance. C’est une vision de l’avenir. On ne peut pas dire que je manque de cohérence : j’ai alerté sur l’accompagnement social du libéralisme, j’ai montré, à chaque étape, qu’il y avait des rendez-vous ratés et une transition possible. Un homme ou une femme politique qui prétend être chef d’État, c’est quelqu’un qui assume et voit un peu plus loin. Mais c’est aussi avoir le sens du concret.

C’est aussi ce que dit Emmanuel Macron avec son « diagnostic » de la France

Il découvre le réel comme Marie-Antoinette va voir les paysans au Petit Trianon de Versailles ! Un ministre de l’économie n’attend pas de partir de Bercy pour découvrir le réel. Il s’en occupe, avant et pendant. Aujourd’hui on passe son temps à dire aux Français « vous n’avez rien compris », « repoussons encore l’âge de la retraite ». Je suis engagée dans le mouvement HLM, je visite les villages : je ne découvre pas le peuple quand tout va mal. Il faut partir des problèmes des Français, de leur fiche de paie : si l’on résout leurs problèmes, c’est bon pour la France. C’est ainsi qu’on va mener une politique de relance, centrée sur le pouvoir d’achat et les investissements publics. On ne sort pas un pays d’une crise si le peuple n’a pas confiance en lui-même et en son avenir.

Mais ne portez-vous pas juste une candidature de témoignage ?

Non. La gauche doit être à la hauteur de l’Histoire. Le libéralisme est entré dans une phase de reflux historique. Les candidats de la droite sont une caricature, des Thatcher sur le retour – comme Hollande nous a fait du Blair ou du Schröder. Partout, les idéologies fascisantes, les replis identitaires, le retour du religieux, l’entre-soi prédominent. Je crois que ce pays a tous les ressorts pour s’en sortir. Mais il n’a jamais été libéral. Il est « matricé » républicain, avec un État qui a son importance, un concept d’égalité qui n’est pas mort, en équilibre avec la liberté. Ce pays pense qu’il n’y a pas de loi divine au-dessus de la souveraineté populaire. Il a une prétention universaliste. Ce pays a tous les atouts historiques entre ses mains. Pourtant, ses élites ont décidé que ce modèle était caduc dans la globalisation libérale. La gauche devrait être au rendez-vous. Hollande a fait l’inverse du Bourget. Ce n’est pas pour autant qu’on va avoir l’ultralibéralisme ou l’alternative à la Trump comme perspective. Quand votre propre camp délégitime son message historique, quand Marine Le Pen reprend la défense des services publics et critique la loi sur le travail d’un gouvernement de gauche, le peuple de gauche – une large partie des ouvriers, des employés, des gens qui habitent les quartiers et se sentent méprisés – est confronté au vide.

C’est justement là que la gauche doit être au rendez-vous. La reconquête des ouvriers et des employés, je le dis depuis des années, c’est la priorité de la gauche. Je me suis depuis toujours opposée à la thèse de Terra Nova [think tank proche du PS qui a théorisé le « déclin » de la « coalition historique de la gauche » – ndlr]. Ça n’est pas vrai que le débat est entre le centre-gauche et le centre-droit. Arrêtons d’expliquer au peuple qu’il est trop con, qu’il n’a pas compris pourquoi les entreprises sont délocalisées. Ce n’est pas seulement une incantation. Il y a des leviers politiques : restaurer du capital public en France ; une nouvelle forme nouvelle de planification dialoguée avec les industriels ; parier sur la robotisation, la formation, au lieu d’arroser la grande distribution de crédit impôt compétitivité (CICE). Tout cela crée de la richesse et des emplois pérennes.

En cela, c’est vrai, j’ai un certain classicisme de gauche. Mais il est plus moderne que leur accompagnement du libéralisme ! Mon classicisme, il s’exprime un peu partout comme une attente nouvelle. Nous ne sommes pas seuls au monde. Il y a des ferments. Regardez Bernie Sanders, que je cite en exemple depuis des années aux sociaux-démocrates européens. Sanders, il a un peu mon parcours. C’est un sénateur, élu local, socialiste, resté en lien avec l’appareil démocrate sans avoir peur de ses convictions, même quand il était un peu à rebours de l’époque.

« La social-démocratie actuelle, ça oui, c’est archéo »

Julien Dray, Jean-Luc Mélenchon, Marie-Noëlle Lienemann à l'époque de la Gauche socialiste (1988-2002) © DRJulien Dray, Jean-Luc Mélenchon, Marie-Noëlle Lienemann à l’époque de la Gauche socialiste (1988-2002) © DR

Quand vous parlez à une tribune du PS, vos camarades sont les premiers à vous qualifier d’« archéo ».

Ce sont eux qui sont en décalage avec l’époque ! Mon classicisme, ce n’est pas un archaïsme. J’ai retrouvé il y a peu un texte de Jaurès de 1894 sur le « socialisme douanier ». Il décrit exactement ce que produit la mondialisation libérale, comment on ne doit pas être dupe pour éviter que les standards sociaux ne soient sans cesse revus à la baisse. J’adore les nouvelles technologies, la science, je suis fanatique du numérique, le progrès scientifique ne provoque pas en moi d’angoisses métaphysiques. Mais la modernité n’est pas un but. Dans les années 1960, Jean-Jacques Servan-Schreiber était moderne et François Mitterrand était un archéo. Il faut avoir le courage de mener ses combats. Je suis une socialiste classique et républicaine. Je ne suis pas une sociale-démocrate. La social-démocratie actuelle, ça oui, c’est archéo.

Vous, qui venez de la deuxième gauche autogestionnaire, rompez d’ailleurs avec Michel Rocard quand il devient social-démocrate et cède, dites-vous, aux« sirènes néo-libérales »

Oui, le jour où il m’explique qu’il n’est plus là pour transformer la société avec du réalisme économique mais pour accompagner l’évolution économique et la modernité. La social-démocratie des années 1970 en Allemagne, avec un vrai compromis favorable aux salariés et des standards sociaux meilleurs que les nôtres, ça oui, je respectais beaucoup. Mais j’observe que depuis 1981, c’est par l’action politique publique et pas par la négociation sociale qu’on a obtenu en France les grandes avancées sociales. On ne peut pas dire que notre modèle d’intervention républicain a été moins efficace.

Vous avez présenté votre programme présidentiel le 1er octobre. L’emploi et le pouvoir d’achat sont vos « priorités absolues »…

La relance du pouvoir d’achat passe par une hausse du Smic, une fiscalité qui recrée un impôt progressif et un revenu de base pour les moins de 28 ans : un socle d’autonomie au-dessus du RSA et au-dessous du Smic, dans l’idéal autour de 600 à 700 euros, un socle de stabilité pour bien démarrer dans la vie. Ce pays a peur de sa jeunesse. Il pense toujours qu’elle est moins bien que la génération d’avant. Le revenu de base pour les jeunes est un acte de confiance.

Il coûterait 70 milliards d’euros selon vous, et vous proposez aussi un plan de relance de 35 milliards d’euros par an. C’est une énorme relance keynésienne que vous prônez.

Même le Fonds monétaire international (FMI), qui n’est pas hyper-keynésien, le dit : la relance a un effet multiplicateur. La droite qui veut couper dans les dépenses publiques est totalement à côté de la plaque. Je ne préconise pas que les déficits explosent, car la relance sera forte, elle apportera 2% de croissance supplémentaire et donc des ressources à l’État et à la protection sociale. Cela dit, les 3% de déficit prévus par les traités européens, on s’assoit dessus. C’est le moment d’emprunter, pour des investissements rentables qui modernisent le pays, adossés à des plans industriels, par exemple sur les énergies renouvelables, en s’arrangeant pour que les entreprises qui participent à ces plans soient françaises.

En réservant les appels d’offres à des entreprises françaises ?

Il faudra du protectionnisme, et on peut le faire intelligemment…

Mais il y a des règles européennes très strictes…

Que dalle ! Comment expliquer qu’en Allemagne 80% de la nourriture dans les cantines est allemande ? Par quel miracle y arrivent-ils ? Si je suis présidente, on mangera dans toutes les cantines français, régional, bio, en soutenant les circuits courts. On va inventer des appels d’offres avec des critères précis comme, par exemple, le bilan carbone, le bio, etc. C’est aussi une question de volonté politique. Par ailleurs, je suis pour tenir tête aux traités sur les aides d’État. La France est capable de créer un rapport de force avec nos amis allemands.

Mais personne n’y est arrivé pour l’instant…

Parce qu’ils n’ont pas essayé ! Les élites françaises ont rêvé que l’Europe oblige le peuple français à entrer dans un modèle présenté comme inéluctable et bon. Alors qu’il résiste justement parce que ce moule ne lui correspond pas. Il faut faire évoluer notre modèle mais en défendre les principes.

À quoi ressemblerait votre « Sixième République » ? Souhaitez-vous une Assemblée constituante, comme Jean-Luc Mélenchon ?

C’est peut-être le même aboutissement, mais pas la même méthode. Un an maximum après l’élection, le parlement sera saisi d’une proposition de modification constitutionnelle soumise à référendum. Je propose une République parlementaire avec la suppression du 49-3, le cantonnement du rôle du président de la République à quelques champs précis – c’est l’Assemblée, plus lui, qui nommera le premier ministre –, l’encadrement du pouvoir de dissolution. Les traités européens et les traités de libre-échange seront ratifiés par référendum. Les Allemands nous opposent toujours le veto possible de leur cour de Karlsruhe, mais si on n’est pas d’accord, ils s’en foutent, ils savent qu’on finira par avaler la sauce. Les Danois ont voté « non » au référendum de 2005, et ils ont obtenu d’être dispensés de certaines dispositions. Pourquoi n’a-t-on pas demandé nous aussi des exemptions, par exemple sur les services publics ? Les Allemands n’auraient pas envoyé les chars ! Je propose aussi un référendum d’initiative populaire élargi et un référendum révocatoire sur certaines lois – la loi sur le travail le justifierait.

Vous plaidez pour une « nation républicaine » qui s’oppose à une « nation identitaire ». Certains de vos soutiens, comme l’eurodéputé Emmanuel Maurel ou l’ex-député Jérôme Guedj, sont membres du « Printemps républicain » qui prône une laïcité très offensive. Est-ce aussi votre cas ?

Je suis pour une application stricte de la loi de 1905. Il faut créer un rapport de force culturel nouveau en faveur de la laïcité républicaine. Il n’y a pas besoin de nouvelles lois. Ma priorité, c’est de créer un grand ministère de l’éducation populaire pour que nos enfants ne soient pas laissés dans une sorte de déshérence. Il faut mettre la gomme sur les moyens, notamment en primaire et en maternelle, avec une offre périscolaire de qualité partout, notamment dans les quartiers. Le corps enseignant ne doit pas céder devant la pression culturelle qui peut s’opérer. Par exemple, il n’y a pas de raison de ne pas faire la fête de l’école quand c’est le ramadan. Il y a plein de secteurs où l’on n’applique pas la règle de la neutralité des services publics. Dans les HLM par exemple, on a découvert que tout salarié était tenu à un devoir de neutralité, comme un fonctionnaire public. On ne le savait pas. Il faut se réapproprier la réalité de notre loi et l’appliquer sans faille. Par exemple, on laisse beaucoup trop de femmes en burqa dans certains quartiers. Pourquoi ne pas encourager aussi une université de l’islam éclairé en France ? Il y a des instituts catholiques en France, personne ne s’en plaint…

Un des animateurs du « Printemps républicain », Laurent Bouvet, parle souvent d’« insécurité culturelle ». Reprendriez-vous ce terme à votre compte ?

Il ne faut pas le nier : des tas de gens ressentent cette insécurité culturelle quand ils voient de plus en plus de femmes voilées ou des gens en djellaba. Je le comprends. Mais on ne va pas interdire toutes les tenues dans l’espace public. Occupons-nous autrement de ce sujet. Ne disons pas non plus aux gens « vous n’avez rien compris, vive le multiculturalisme ». Arrêtons les conneries ! Il y a des choses à défendre. Il faut tout faire pour que le commun qui nous unit devienne dominant. Aujourd’hui, on laisse les particularismes monter parce qu’on ne construit pas le commun. De ce point de vue, quand Juppé parle d’« identité heureuse », il n’a pas tort. Dans la République, tout le monde doit faire un petit effort. Il faut savoir abandonner une part de soi à l’intérêt général.

« Je me méfie du spontanéisme »

Marie-Noëlle Lienemann à la télévision en 2002, chez Thierry Ardisson. Elle vient alors de publier un livre bilan des années Jospin. © DRMarie-Noëlle Lienemann à la télévision en 2002, chez Thierry Ardisson. Elle vient alors de publier un livre bilan des années Jospin. © DR

Je reviens un instant à la primaire pour aborder la dernière partie de notre entretien, sur l’avenir de la gauche. Comment allez-vous recréer l’unité avec ceux qui, au sein du PS, s’opposent à la ligne majoritaire ?

Il faudra s’unir, au moins au second tour. Voire au premier, s’il y a un risque qu’un candidat de la ligne Valls-Hollande puisse gagner parce qu’on est divisés. J’ose espérer que les uns et les autres auront alors assez de sens de l’Histoire pour proposer une candidature commune.

Arnaud Montebourg et Benoît Hamon y sont-ils prêts ? N’ont-ils pas quand même très envie de ne pas rater ce moment ?

(Rire) C’est ce que j’allais vous dire : mes deux coqs, là, ils sont en train d’essayer de… voilà… Mais je ne désespère jamais que la raison l’emporte. Je n’ai jamais exclu une candidature commune. Ça ne m’effraie pas, à condition qu’il y ait de vraies convergences politiques. On ne peut pas être pour le rassemblement des forces de gauche et prétendre que sa seule pensée est la vérité… même si j’ai la conviction que mes propositions sont au barycentre entre une gauche réformiste et une gauche plus protestataire et radicale.

Sur quoi pourraient porter ces convergences ?

Il y a des sujets incontournables : la hausse des salaires, du Smic, du pouvoir d’achat des Français en bas de l’échelle et moyens. La gauche ne peut s’accommoder de gens qui ne peuvent vivre de leur travail et s’angoissent pour des fins de mois. J’aimerais qu’on ait ces débats au fond, sans tailler des croupières aux autres. Le premier tour peut en être l’occasion. Moi, j’ai mis mes propositions sur la table. Au-delà des personnes, la question d’un programme législatif qui pourrait réunir tous les rouges, tous les roses et tous les verts, est cruciale. Dès lors qu’il y a une candidature alternative comme celle de Jean-Luc [Mélenchon – ndlr], ça ne s’exprimera pas dans un accord type Programme commun écrit d’avance. En revanche, dans la tonalité de ce qu’on propose, notamment au second tour de la primaire contre un tenant de la ligne Hollande-Valls, il faut que le peuple de gauche, au-delà de l’électorat du PS, s’y retrouve.

Que faites-vous si François Hollande ou Manuel Valls gagne la primaire ?

La première chose, c’est de faire en sorte qu’ils ne la gagnent pas, en créant une dynamique unitaire. Beaucoup de gens de gauche non socialistes viendront voter à la primaire, comme à celle de la droite. Quand les Français peuvent donner leur avis, ils le font.

Si cette ligne s’impose finalement, quitterez-vous le PS ? Jean-Luc Mélenchon, votre ancien comparse au sein de la Gauche socialiste [Mélenchon, Lienemann et Julien Dray – ndlr], a eu un jour cette phrase cruelle pour vous : « Après la bombe atomique, il restera les cafards et MarieNoëlle Lienemann »

Il ne parlait pas juste du PS ! Il sait que je suis têtue : je l’ai affronté avant que nous devenions proches (rire). Il y a un temps pour tout. Dès lors que je participe aux primaires comme candidate, je soutiendrai le candidat issu des primaires. Que j’y mette un zèle particulier ou pas est une autre chose. Mais je le soutiendrai car je donne ma parole. En politique, on tient ses engagements. Après, comment la recomposition de la gauche va s’opérer, c’est une autre question. Je ne pense pas qu’il soit possible de continuer à servir de bagage accompagné à quelqu’un qui serait élu sur le thème des« deux gauches irréconciliables » [Manuel Valls – ndlr], et pense totalement l’inverse de ce que je pense. À chaque jour suffit sa peine.

Le refus de Jean-Luc Mélenchon de participer à la primaire n’est-il pas un obstacle à la dynamique unitaire à gauche ?

Jean-Luc veut changer le rapport de force au sein de la gauche. La limite de son scénario, c’est qu’il pense qu’il faut avoir tout « destroy » pour tout reconstruire (rire). Ce qui me rend assez perplexe. Pour reconstituer des forces politiques, il faut quand même des ferments un peu solides. Je n’ai pas une folle envie de participer à l’explosion générale sans construire quoi que ce soit. Si tout le monde a déserté le PS, comment imaginer que les gauches redeviennent réconciliables ? Par ailleurs, sur le fond, j’ai des différences, en particulier sur son rapport au peuple – pour aller vite, Chavez, la révolution citoyenne. Je suis assez classique dans mon républicanisme. Je crois aux institutions, aux corps intermédiaires, aux syndicats, aux associations, aux partis, aux élus locaux, à cette épaisseur du corps social. En 1971, je n’étais pas gauchiste : j’étais au PS parce que je pensais qu’il fallait qu’on gagne des élections. Je me méfie beaucoup de cette espèce de confiance dans un peuple qui surgirait, un peu comme un ovni, d’une recomposition politique. C’est une différence culturelle et politique. Par exemple, je ne crois pas au référendum révocatoire. Bien sûr, il faut contester les élus, créer des rapports de force pour les mettre en difficulté, mais le côté révocatoire, ce spontanéisme, je m’en méfie beaucoup. Je caricature un peu, hein, Jean-Luc n’est pas Chavez. Mais il souhaite l’émergence du peuple comme acteur en soi. Moi, je suis pour que les citoyens soient des acteurs et s’organisent.

Avec Jean-Luc Mélenchon, vous avez aussi des convergences programmatiques, par exemple la planification écologique.

Oui : ces mutations on les a faites ensemble, au sein de la Gauche socialiste. J’étais l’écolo de la GS. En 1984, j’ai été la première secrétaire du PS à l’environnement. J’ai été membre très tôt de la commission environnement du parlement européen et parmi les rares socialistes français à voter alors contre le plomb dans l’essence dans les normes européennes. À l’époque, j’avais reçu des fax – il n’y avait pas encore Internet – de la CGT et de l’UIMM [patronat de la métallurgie – ndlr] m’expliquant que j’étais en train de tuer l’industrie automobile française ! J’ai essayé très tôt d’expliquer que l’écologie redonnait de la légitimité historique au projet de la gauche : l’universalisme, la solidarité, l’intervention publique, la res publica – une approche raisonnée de l’utilisation des ressources terrestres. On ne l’avait pas encore appelée la « planification écologique », une bonne formule que lui a trouvée.

J’ai 36 ans, vous êtes devenue conseillère générale en 1976, quatre ans avant ma naissance. Vous avez depuis été trois fois députée européenne, deux fois ministre sous Bérégovoy et Jospin, députée et sénatrice… Ce genre de longévité politique, n’est-ce pas aussi ce qui participe d’un certain rejet de la politique ?

Je ne sais pas si c’est problématique. Je n’ai pas fait de très longs mandats de suite. Et quand j’ai quitté le gouvernement, sous Mitterrand et sous Jospin, je suis redevenue professeure. Ce qui est problématique, c’est de s’accrocher à un poste, de ne pas se remettre en cause, de ne pas prendre de risques. Moi, j’ai pris beaucoup de risques. L’expérience apporte aussi des choses. On est moins dupe des formules tordues des uns et des autres.

Dans cette campagne électorale, même à droite, il est beaucoup question de renouvellement…

On veut changer la forme pour ne pas parler du fond. Changer les têtes, ce n’est pas forcément promouvoir des gens qui ne sont pas issus d’une bulle.

Serez-vous à nouveau candidate au Sénat en 2017 ?

Oui. Je suis la seule sénatrice de l’aile gauche. Ça compte ! Après, nous devons faire de la place aux jeunes générations. Il faut un brassage générationnel dans le parti, mais pas un brassage d’héritage. Il faut retrouver un esprit pionnier. Vous nous direz, le peuple va nous aider puisqu’il nous a blackboulés de partout.

Le PS va-t-il survivre à l’élection présidentielle de 2017 ?

Je ne crois pas à sa dissolution. C’est le seul truc un peu structuré qui demeure. Il peut survivre comme appareil politique mais n’a de sens que comme acteur d’une recomposition nouvelle. Et comme dans toute recomposition, il y a des choses qui meurent et qui vivent. Nous verrons. J’allais dire « Dieu dira », mais non, Dieu n’a rien à faire là-dedans, ce sont les militants et le peuple de gauche qui diront.

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