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«Le couple franco-allemand est un leurre» – entretien de David CAYLA à Mediapart

mercredi 27 septembre 2017
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L’économiste David Cayla, co-auteur d’un livre sur La fin de l’Union européenne, explique les raisons pour lesquelles il pense que les projets de refondation proposés par les responsables européens sont voués à l’échec. Pour lui, les dysfonctionnements structurels de la zone euro ont entraîné des déséquilibres économiques qui minent désormais toute la construction politique.

Alors qu’Emmanuel Macron présente son projet de refondation européenne, l’économiste David Cayla, maître de conférences à l’université d’Angers et co-auteur d’un livre sur La fin de l’union européenne, revient sur les débats sur la relance de l’Union qui animent les cercles de pouvoir. Pour lui, cette frénésie d’annonces masque en fait l’impuissance de l’Europe. Les dysfonctionnements structurels de la construction européenne ont entraîné un dépérissement industriel et économique de l’Europe du Sud au profit de l’Allemagne.

Ces déséquilibres nourrissent désormais les divisions politiques, chaque pays ne cherchant plus qu’à défendre ses intérêts. L’Allemagne se refusant à toute politique de transfert, les forces centrifuges s’accentuent au sein de l’Union. Plus qu’un éclatement de l’euro, c’est la mise à bas de tout l’échafaudage juridique de l’Europe qui menace, après la reprise en main de la justice en Pologne et en Hongrie, selon David Cayla. Entretien.

Depuis son élection, Emmanuel Macron milite pour une refondation de la zone euro. De son côté, Jean-Claude Juncker a présenté son projet de relance de l’Union. Comment analysez-vous ces deux projets très différents ? L’un ou l’autre ont-ils une chance de donner un coup d’arrêt à la fin de l’Union européenne qui menace, selon vous ?

David Cayla, chercheur au Granem, maître de conférences à l’université d’Angers © DR

Ces projets sont une tentative de réponse après un cycle dévastateur pour l’Union européenne, marqué par la crise grecque en janvier-juillet 2015, par la crise des réfugiés de l’été 2015 et le Brexit en juin 2016. Après le séisme provoqué par le Brexit, les Européens ont été incapables au sommet de Bratislava (Slovaquie) [en septembre 2016 – ndlr] d’apporter la moindre réponse. La crise institutionnelle de l’Union européenne est apparue au grand jour lors de ce sommet où l’on a vu se constituer des coalitions de pays – les pays méditerranéens, le groupe de Visegrad qui rassemble les pays d’Europe centrale, et les pays institutionnellement dominants regroupés autour de l’Allemagne. Les institutions actuelles ne parviennent plus à gérer les forces centrifuges au sein de l’Union. Ces projets de refondation qui émergent aujourd’hui sont là pour sauver les apparences, pour montrer que l’Union européenne n’est pas morte.

Mais cela n’a guère de chance d’aboutir. Les défauts structurels de la construction européenne ont creusé les divergences économiques. Celles-ci sont devenues le moteur des divergences politiques. Dans son livre sur l’euro [Comment la monnaie unique menace l’avenir de l’Europe (2016) – ndlr], Joseph Stiglitz insiste bien sur le fait que les dysfonctionnements économiques sont le moteur des divisions politiques européennes. Nous en sommes là. Plus personne n’a les mêmes intérêts et n’envisage l’avenir de la même façon.

Le projet d’harmonisation fiscale proposée par Juncker – mais également par l’Allemagne –, avec la création d’un impôt unique sur les sociétés, par exemple, est évidemment dans l’intérêt de grands pays comme l’Allemagne, la France et l’Italie. Mais il n’est pas dans l’intérêt de petits pays comme l’Irlande qui n’a aucune envie de renoncer à son modèle.

De même, le projet français d’harmonisation sociale, qui prévoit la révision de la directive des travailleurs détachés, ne peut que heurter les intérêts économiques des pays d’Europe centrale ou orientale qui tirent de précieuses ressources de leurs résidents employés en tant que travailleurs détachés. L’Allemagne ne dit rien pour ne pas froisser la France. Mais compte tenu de son organisation économique, elle n’a aucun intérêt à une mesure qui irait à l’encontre des intérêts de l’hinterland qu’elle a formé avec l’Europe de l’Est. D’autre part, l’Allemagne est le principal pays de destination des travailleurs détachés en Europe et cette main-d’œuvre à bas coût est essentielle à son modèle économique qui repose sur des services low cost.

Alors, on va peut-être avoir des annonces de réformes pour donner le change, pour pouvoir dire que l’Europe continue et se transforme. Mais cette frénésie d’annonces risque surtout de masquer l’impuissance. Car cela ne changera pas grand-chose. Par exemple, même si l’on décidait demain d’appliquer un impôt sur les sociétés à un taux unique dans toute la zone euro, il y a de fortes chances pour ce taux ne soit jamais réellement appliqué. Les négociations entre les multinationales et les directions fiscales de chaque pays pour contourner le taux légal d’impôt sur les sociétés risque de se poursuivre pour tenter de les attirer. Par exemple, le Luxembourg a officiellement l’un des taux d’impôt sur les sociétés le plus élevé de l’Union.

Dans vos travaux, vous mettez particulièrement l’accent sur les effets d’une polarisation qui a entraîné une migration des outils productifs et des richesses au profit de l’Allemagne, comme un des facteurs d’éclatement de l’Union. Cette concentration était-elle prévisible lors de la création de l’Union européenne ?

Bien sûr que tout cela était prévisible ! De nombreux économistes, dont le Prix Nobel Paul Krugman, ont étudié ces phénomènes de concentration industrielle dans un système de libre-échange. L’économie géographique étudie en particulier comment des effets d’agglomération jouent entre les grandes villes et les zones rurales, et entraînent la polarisation de l’espace autour d’un centre (métropole, région riche et industrielle…) qui attire à lui les facteurs de production et la main-d’œuvre en asséchant les zones périphériques. Malheureusement, ces théories qui mettaient en garde contre ces risques ont été marginalisées dans les analyses économiques. On leur préfère souvent une vision abstraite des marchés où la concurrence « non faussée » parvient à allouer de manière performante les ressources dans un monde sans institutions, sans culture, sans barrière linguistique et sans histoire.

Les dysfonctionnements structurels qui minent l’Union européenne sont nés de l’addition du marché unique de 1986, qui a rendu possible une totale liberté des capitaux, de l’adoption de l’euro et de la mondialisation. Grâce à son organisation, sa spécialisation industrielle et un euro sous-évalué pour son économie, l’Allemagne est devenue la principale bénéficiaire de l’Union. D’autre pays se sont agrégés au moteur allemand. Les Pays-Bas, qui ont une tradition commerciale, et dans une moindre mesure la Belgique (surtout flamande) profitent de cette concentration : les biens transitent par chez eux. Après la chute du mur, les industriels allemands ont profité de cette ouverture pour se créer un hinterland manufacturier en intégrant la Pologne, la République tchèque, la Hongrie, qui apparaissent aussi aujourd’hui comme des gagnants du marché unique.

«La France et l’Allemagne n’ont plus les mêmes intérêts»

© David Cayla

Aucune mesure n’a été prise au niveau européen pour contrebalancer ces effets d’agglomération et de concentration. Tout le potentiel industriel de l’Europe du Sud, qui est devenue périphérique par rapport au centre, est aspiré par l’Allemagne. Mais cela est aussi vrai pour la Finlande ou les pays Baltes qui ont très durement subi la crise de 2008-2009 et qui sont également des pays périphériques. Même le Royaume-Uni et l’Irlande ont été entraînés dans une spirale de désindustrialisation (voir carte).

En fait, la concentration appelle la concentration. L’épargne industrielle de l’Europe est captée par l’Allemagne et les pays du centre tandis que les États qui se désindustrialisent doivent se contenter d’investir dans le tourisme ou l’immobilier. Une certaine spécialisation apparaît au sein de l’Union. Mais ce n’est pas la même chose d’attirer des usines, des services à valeur ajoutée et se spécialiser, comme en Espagne, dans l’immobilier touristique. Les retombées économiques ne sont pas les mêmes.

D’ailleurs, une fois la bulle immobilière éclatée, l’Espagne a perdu en quelques années près de 500.000 résidents. Les pays de l’Europe du Sud assistent ainsi au départ de leur jeunesse formée. L’hémorragie a été particulièrement violente en Grèce, où quelque 400.000 Grecs ont quitté leur pays pour aller travailler en Europe, en priorité en Allemagne.

Emmanuel Macron mise beaucoup sur la relance du couple franco-allemand pour lancer la refondation de l’Europe.

Je n’y crois pas du tout. Le couple franco-allemand est un leurre. La France et l’Allemagne n’ont aujourd’hui plus du tout les mêmes intérêts. Il n’y a qu’Emmanuel Macron qui croit à des convergences, qui est prêt à céder pour poursuivre l’intégration européenne. Cette obsession du couple franco-allemand risque de coûter cher à la France.

L’Allemagne n’a en effet aucun intérêt à un changement des règles institutionnelles. Elle profite d’un système qui correspond à ses besoins. Tout son problème est d’agir de telle sorte qu’il n’explose pas. Sa diplomatie discrète est néanmoins très efficace. Elle sait que si elle parle, cela peut être contre-productif. Donc, elle cherche à faire le moins de vagues possible et se cherche des alliés, des relais, auprès de la Commission européenne, auprès de la France mais d’autres aussi. Mais fondamentalement, elle ne veut pas bouger.

La seule façon de sauver encore l’Europe – si c’est encore possible – passerait par des solutions préconisées par Michel Aglietta ou Thomas Piketty notamment : il faudrait créer un budget fédéral important, sous contrôle démocratique réel, permettant d’investir massivement dans les zones périphériques perdantes. Mais les Allemands ne le veulent pas. Ils refusent toute idée de transfert au sein de l’Union et temporisent en laissant la France s’enliser dans ses projets de réforme, tout en espérant que le système actuel puisse continuer, qu’un retour à la croissance permettra de dissiper les tensions. Un miracle peut toujours arriver… Pour ma part, je pense que la machine à éclatement est en marche et tout ce qu’il est possible de gagner, c’est du temps. Je me demande si nos dirigeants en ont bien conscience.

Les partisans de l’Europe pensent au contraire que le plus difficile est passé. Ils soulignent que l’Europe a surmonté la crise de l’euro, le Brexit, les vagues populistes. Pour eux, plus rien ne s’oppose à une marche en avant.

La menace d’éclatement de l’Europe est toujours aussi grande. La crise de l’euro n’est pas réglée, contrairement à ce que les cercles de pouvoir affirment. De plus, les forces centrifuges qui s’exercent au sein de l’Union sont de plus en plus fortes. L’absence de solidarité au sein de celle-ci devient flagrante. De plus en plus de pays adoptent des stratégies non coopératives. On assiste à une dislocation des règles européennes, chaque pays va de son côté, en fonction de son intérêt national.

En contradiction avec l’esprit de solidarité et de coopération, mais en s’appuyant sur les règles du marché unique, l’Espagne et la Grèce mènent des stratégies de dumping social qui était autrefois l’apanage des pays de l’Est. Le Portugal y ajoute un dumping fiscal qui ne dit pas son nom, en proposant par exemple une exemption fiscale de dix ans à tous les Européens venant s’installer chez lui. Le modèle implicite du Portugal est l’Irlande qui mène clairement une stratégie de parasitage depuis la fin des années 1980. Nous en sommes arrivés au point où Dublin s’oppose aux institutions européennes sur le dossier Apple et refuse de réclamer à la multinationale américaine les milliards qu’elle doit payer, après sa condamnation par la Commission.

Il existe un autre phénomène sur lequel il me paraît important d’insister. C’est la manière dont la Pologne et la Hongrie réforment leur justice en remettant en cause son indépendance. Derrière la question démocratique et la menace des droits fondamentaux, il s’agit aussi (et on le dit moins) d’une très lourde menace pour la construction européenne. La force de l’Union européenne, c’est le droit. L’Union s’est construite sur la garantie d’une liberté économique, reposant sur l’assurance de règles s’appliquant partout. Or, sans le dire, ces deux pays sont en train de s’extraire de l’ordre juridique européen en permettant à leurs systèmes judiciaires nationaux de ne pas appliquer les règles européennes. Pour l’instant, ils ne remettent pas en cause l’ordre économique, car ils y gagnent beaucoup, mais ils ont ouvert une brèche qui désarme la toute-puissante Cour de justice de l’Union européenne (CJUE) censée faire appliquer le droit européen. Sans une stricte indépendance du système judiciaire national, le droit européen, la base de l’Union européenne, est de fait mis entre parenthèses.

Plus peut-être que la crise de l’euro, la vraie menace de l’éclatement de l’Union européenne porte dans cette mise à bas de l’échafaudage juridique de l’Union. Si demain l’Italie annonçait une réforme de la justice lui permettant de contourner le droit européen afin de recourir à des mesures de type protectionniste, ce serait la fin du marché unique et de l’Union, sans que cette fin ne soit officiellement prononcée. Cette hypothèse n’est pas qu’une vue de l’esprit. Lorsque Montebourg a fait ses propositions sur le Made in France, il demandait à ce que 80 % des marchés publics soient réservés à des entreprises nationales. Une telle disposition est évidemment contraire au droit européen. De même, la stratégie de désobéissance aux règles européennes proposée par Jean-Luc Mélenchon ne pourrait être mise en application que dans le cadre d’une réforme du système judiciaire français permettant de contourner les traités. La tentation de tourner le dos au droit européen existe partout. Si elle était mise en œuvre pour contester non pas la répartition des réfugiés mais les règles du marché unique, ça serait effectivement la fin de l’Union européenne.

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