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Le rapport de force au cœur de la politique allemande

mardi 17 décembre 2013

Une nouvelle « Grande Coalition »

Ce mardi matin, le Bundestag a élu Angela Merkel chancelière par 462 voix contre 149. Près de 42 députés de la nouvelle majorité de Grande Coalition n’ont pas voté pour Angela Merkel, au moins 23 d’entre eux ont voté Contre !

Avec ces votes, l’Allemagne va connaitre pour la troisième fois de son histoire une « Grande Coalition » réunissant les deux principaux partis, l’Union conservatrice (elle-même réunion des Chrétiens-démocrates en Allemagne et des Chrétiens Sociaux en Bavière) et le SPD, le parti social-démocrate allemand.

 

Le Bundestag élu en septembre dernier est pourtant à gauche.

Le gouvernement sortant d’Angela Merkel, constitué d’une alliance de l’Union et des libéraux du FDP, a été sanctionné dans les urnes. Le FDP est passé de 14% en 2009 à 4,8% en 2013. Avec ce score, le FDP a perdu toute représentation parlementaire – il faut un minimum de 5% pour avoir des élus à la proportionnelle – et sors pour la première fois de l’histoire de la RFA du parlement.

Angela Merkel a certes permis à l’Union d’être le premier parti du Bundestag, avec 42% des voix. Son pari cependant d’atteindre la majorité absolue seule a échoué !

La majorité parlementaire sortie des urnes est à gauche : la somme des députés SPD, Linke (le Front de Gauche allemand) et Verts donne une majorité de 320 sièges sur 631.

Mais la gauche est divisée : les Linke ont mené campagne contre le SPD, les Verts ne veulent pas s’allier aux Linke, et le SPD n’a passé une résolution n’excluant plus de gouverner avec les Linke seulement après les élections.

 

La base militante comme arme du rapport de force avec la Droite !

Le SPD, ayant fait campagne avec le programme le plus à gauche depuis la réunification, mais le candidat le plus à droite possible au sein du parti (Peer Steinbrück), n’a pas réussi à reconquérir l’électorat perdu sous Schroeder et pendant la Grande Coalition précédente.

Cette Grande Coalition (en abrégé allemand : GroKo) a été rendue possible par une démarche inédite en Allemagne. Pour éviter de nouvelles divisions, et pour créer un rapport de force avec Angela Merkel qui lui soit favorable, Sigmar Gabriel, le président du SPD a décidé de faire approuver le contrat de gouvernement négocié avec la droite par la base du parti !

Sigmar Gabriel a en effet compris comment forcer Angela Merkel à accepter des compromis : en créant un rapport de force. De la même manière qu’Angela Merkel sut mettre en scène son opposition interne pour forcer ses partenaires européens à approuver SA méthode de gestion de la crise en Europe (Austérité pour les autres ! Prospérité pour la bourgeoisie allemande !), Sigmar mit en scène l’opposition de son parti à la Grande Coalition.

La base était sincèrement opposée à toute négociation. Celles-ci engagées, Sigmar Gabriel utilisa la menace d’un refus des militants du SPD pour arracher des concessions essentielles sur la politique salariale (création du salaire minimum) la politique d’investissement, énergétique, du travail etc…

Sigmar a aussi réussi à imposer sa composition rêvée du nouveau gouvernement : Vice-Chancelier, il devient Super-Ministre de l’Économie et de l’Energie. Andrea Nahles devient Ministre du Travail, le SPD récupère l’environnement, les Affaires Etrangères, la Famille, l’intégration (avec la nomination de la première ministre allemande d’origine turque de l’histoire).

D’ailleurs, de nombreux députés de droite ont refusé leur confiance ce matin à Angela Merkel, le contrat passé avec le SPD leur paraissant trop à gauche.

voteSPDCe rapport de force permit de proposer un contrat acceptable par une base qui participa massivement au vote. 468 000 militantes et militants du SPD ont été invités à voter par correspondance pour ou contre ce contrat ! Plus de 77% ont participé !

Ceci est un enseignement pour le PS. La base est l’instrument des rapports de force, vouloir taire la base, l’étouffer, la contrôler en verrouillant tout, nous affaiblit ! Face aux bonnets rouges, aux pigeons, c’est un parti mobilisé, en ordre de bataille contre les conservatismes de l’argent que nous aurions dû avoir, au lieu de ce forum vide où, sans débat politique, ne comptent que les trajectoires personnelles !

Le SPD va dans une alliance que nous n’approuvons pas. Mais il le fait intelligemment : en ayant appris de l’échec de 2005. En ayant appris que l’on ne s’impose pas à Angela Merkel sans rapport de force ! Sans assumer le conflit !

C’est aussi une leçons que j’essayai de faire comprendre à Hollande au cours du congrès de 2011 du SPD, de ses équipes après : la gestion de la crise européenne ne peut être changée qu’en assumant le conflit avec Merkel ! Malheureusement, comme nous le savons, ce n’est pas ce qui se passa en Juin 2012.

 

Le Forum des Ailes Gauches pése 25% de la Social-démocratie !

Les résultats du vote confirmant aussi le rapport de force interne entre l’aile gauche et la majorité du parti : 75% OUI, 25% NON.

80 000 militants, moi y compris, ont voté CONTRE ce contrat de coalition. En effet, de nombreuses dérogations au salaire minimum risquent de réduire à néant son introduction, la politique européenne reste dictée par Merkel, avec notamment l’inscription des conditionnalités d’un pacte de compétitivité contraignant les politiques économiques des Etats-membres.

Ce sont ces 80 000 militants qui créent un rapport de force au sein du SPD : en cas de dérive droitière, c’est un quart du SPD et de ses électeurs qui potentiellement s’en iraient.

Le vote a permis de mesurer aussi l’ampleur de ce rapport de force là. Il crée les conditions d’une progression des thèses des ailes gauches européennes au sein du SPD.

Il est aussi cohérent avec ce que nous connaissons du Parti Socialiste : avec près de 30% pour Emmanuel Maurel à Toulouse, nous avons le même poids.

Il s’agit aussi de traduire ce rapport de force en personnes, dans les investitures, et en acte. Les ailes gauches européennes ne pèsent pas 25% des élus nationaux ou européens. En France, nous n’avons que deux grand-élus sur plus de 400. En Allemagne, nous avons 23 députés sur 193, environ 15%. En Autriche, nous avons perdu notre seule député au nationalrat. Au Parlement Européen, enfin, nous n’avons qu’un seul candidat éligible en France – Emmanuel Maurel – 2 au SPD.

Apprenons des rapports de force constitués par les allemands, et assumons-les !

Mathieu Pouydesseau

 

Bureau Fédéral et Conseil Fédéral FFE (section de Berlin)

Mandataire Maintenant la Gauche FFE

Membre de Forum DL21 (SPD)

 

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