Général, Social

L’égalité comme feuille de route sociétale ET sociale

mardi 11 décembre 2012

>>> A lire également sur le blog de Martine Chantecaille

Du « mariage pour tous » à la question du droit de vote des étrangers aux élections locales en passant par la question dunon-cumul des mandats, certaines questions dites « sociétales » occupent depuis plusieurs semaines l’espace public. Sur ce blog lui-même, j’ai ainsi régulièrement pris position sur ces sujets en défendant  le non-cumul des mandats, en écrivant une lettre ouverte à François-Régis Hutin suite à son éditorial dans Ouest France contre le « mariage pour tous » (qualifié par lui de « mariage homosexuel »), en soulignant le facteur d’intégration si utile que constituerait le droit de vote des étrangers aux élections locales ou en rappelant que la parité n’est, hélas, pas encore une réalité.

Contrairement à ce qu’on peut parfois lire ou entendre, la prise en compte de ces questions ne constitue pas intrinsèquement un tournant libéral éloignant les socialistes de leur mission historique : faire progresser l’égalité citoyenne en luttant contre des conditions sociales inégalitaires. Les avancées sur le front « sociétal » ne sont, en effet, nullement en « compétition » ou en « concurrence » avec les nécessaires progrès à accomplir sur le front social.

Certes, au nom de la logique libérale et de son unité, soulignée notamment par Jean-Claude Michéa, celles et ceux qui refusent l’intervention de l’Etat dans les questions économiques peuvent être conduits à approuver telle ou telle réforme sociétale, y voyant un retrait nécessaire de la puissance publique de la sphère des valeurs, laissée au libre-arbitre des individus. Dans une telle conception, le rôle de l’Etat consiste seulement dans le maintien d’un modus vivendi a mimima entre des libertés individuelles potentiellement en conflit : un Etat « sans idées ni valeurs », n’intervenant pas plus dans le domaine axiologique que dans le domaine économique.Les libéraux soucieux de cohérence devraient d’ailleurs approuver le « mariage pour tous » dont le refus témoigne, au contraire, d’une référence à un ordre moral particulier, réservant le mariage civil à une catégorie de citoyens…

Mais, sous les revendications « sociétales » ne se cache pas nécessairement cette logique de la privatisation généralisée de l’économie à l’éthique et rien ne justifie de les assimiler d’emblée à un paravent libéral assumant plus ou moins complètement un laisser-faire social.

De fait, les avancées sociétales n’ont jamais empêché les droits sociaux de progresser simultanément. Disposer de nouveaux droits formels peut même constituer un levier institutionnel précieux permettant d’inscrire dans l’espace public des sujets relatifs à des situations d’inégalités sociales passées sous silence. Si le droit de vote et d’éligibilité des femmes n’a certes pas ipso facto supprimé les inégalités sociales, salariales par exemple, entre femmes et hommes, la présence de femmes au sein du pouvoir exécutif comme législatif constitue, au-delà d’une représentativité plus juste du corps électoral, une plus grande garantie de voir ces questions prises en compte.

Mais, au-delà de la seule compatibilité de fait du sociétal et du social, un lien de cohérence peut exister entre ces aspirations : la même volonté de faire progresser, dans la réalité, l’égale dignité des êtres humains. L’émergence des questions « sociétales » dans l’espace public traduit ainsi la volonté de ne pas fonder les décisions collectives sur des croyances ou des dogmes imposant à tous une forme de vie particulière mais sur les conclusions issues de la réflexion de la communauté des citoyens. Cela témoigne de la nature particulière de la démocratie qui, par la référence au principe normatif universel de l’égalité des personnes, effectue la jonction nécessaire de la politique et de la morale. Reconnaître, en effet, que tout être humain doit être considéré comme citoyen, comme membre à part entière de la communauté de délibération, c’est éviter tout à la fois un ordre moral liberticide (car prescrivant des formes de vie particulières à tous au nom d’une religion ou de traditions) et le relativisme auquel le libéralisme conduit par sa neutralité axiologique.

C’est aussi au nom de cette égalité que l’on peut vouloir lutter contre des conditions sociales qui excluent, de fait, de nombreux membres de droit de la communauté citoyenne et que l’on peut vouloir transformer un monde où, trop souvent, comme le dit Enrique Dussel, des « cyniques » dominent des « exclus ». Proclamer l’égalité et oublier que celle-ci n’est qu’un mot si les conditions matérielles d’existence restent inégalitaires reviendrait à écarter du « contrat social » des membres qui sont pourtant censés le contracter et l’améliorer.

Ne pas occulter les obstacles matériels empêchant des femmes et des hommes de participer aux décisions citoyennes qui les concernent est plus complexe que de s’en tenir à une égalité formelle (qui n’est d’ailleurs pas proclamée partout). C’est là pourtant une nécessité incontournable pour qui ne veut pas se payer de mots. Cette feuille de route est celle des socialistes, de la gauche : au travail, nationalement comme internationalement, pour l’égalité ! 

 

If you enjoyed this post, please consider leaving a comment or subscribing to the RSS feed to have future articles delivered to your feed reader.

Réagir