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La Grèce et les négociations de l’eurogroupe racontées de l’intérieur

jeudi 9 juillet 2015

Cette note reprend les informations publiées dans Mediapart par Christian Salmon dans l’article publié le 7 juillet et intitulé « Un insider raconte: comment l’Europe a étranglé la Grèce ». Elles sont issues des entretiens avec un conseiller important du gouvernement grec, au cœur des négociations avec Bruxelles, qui raconte les cinq mois du gouvernement de Syriza, les « négociations » avec les Européens, la situation catastrophique de la Grèce et la stratégie d’étouffement économique mise en place méthodiquement par l’Eurogroupe.

Le gouvernement grec a eu des discussions, des arrangements sur la politique budgétaire, sur les conditionnalités ; pourtant, c’était toujours le gouvernement qui faisait les concessions, qui se rapprochait de la Troïka, sans que les institutions européennes ne fassent le moindre mouvement vers les Grecs. La restructuration de la dette et sa soutenabilité n’ont jamais été évoquées. Pas plus de la levée des restrictions de la BCE ou des capacités d’emprunt des banques, de la capacité de l’État à emprunter aux banques.

La Grèce pouvait encore émettre des billets de trésorerie jusqu’en février. Mais le gouvernement d’Alexis Tsípras s’est vu interdire de tels instruments par la BCE dès son arrivée.

Ne pouvant plus emprunter auprès des banques, l’État grec a commencé à économiser tout ce qui était possible dans les dépenses de l’État : toutes les réserves des différentes branches, des agences, des autorités locales pour payer le FMI. Cela a conduit à une réduction interne de la liquidité en cash. Les banques, les entreprises exportatrices, les entreprises manufacturières ne pouvaient plus emprunter. Les gens ne pouvaient plus payer leurs dettes ou obtenir la moindre extension de crédits.

Bien sûr, les banques avaient des réserves de sécurité. Mais quand ils sont arrivés au point de décider que les banques ne pouvaient même pas accéder aux fonds d’urgence de liquidité [emergency liquidity assistance, ELA], les banques ont dû fermer, parce qu’elles ne pouvaient pas épuiser leurs réserves.

Les entreprises qui ne versaient pas les salaires sur des comptes bancaires ne peuvent pas payer leurs salariés en cash. Par réaction en chaîne s’est produit une sorte de lente panique bancaire et d’effondrement. C’est une sorte d’infarctus, si vous voyez la liquidité comme le sang de l’économie.

La personnalité de Varoufakis

Les responsables de l’Eurogroupe ont découvert en Varoufakis un personnage très différent de tous ceux qu’ils ont pu rencontrer dans leur cercle, différent des autres élus dans le cadre d’un processus politique « normal ». Il est très sûr de lui, très amical, très ouvert, très honnête. Face à une question, il ne change pas de sujet : il n’est pas convenable aux yeux des autres.

Si les banques rouvrent, elles devront être recapitalisées

Normalement, la liquidité sur le marché, l’argent [en numéraire – ndlr] qui circule, se situe autour de 10 milliards d’euros. Avec la crise, les gens gardent leur argent chez eux, et la liquidité est autour de 50 milliards d’euros et la BCE a tout arrêté.

Les gens qui ont sur leur compte 20 000, 30 000, 40 000 euros, peuvent seulement tirer 60 euros par jour. Mais que se passe-t-il pour les gens qui n’ont pas d’épargne, qui vivent de leur seul salaire ? À la fin de chaque mois, ils n’ont plus rien jusqu’à ce que le chèque arrive. Et soudain, ils ne peuvent obtenir que 60 euros.

C’est la fin du mois. C’est le moment où les gens sont payés. Ils font la queue devant les distributeurs et ils ont peur. Parce que les 60 euros sont devenus 50. Car les banques sont à court de billets de 20 euros.

Les réserves qu’elles avaient sont en train de s’épuiser. Si tout le monde retire 60 euros, va arriver le moment où les banques n’auront plus du tout de monnaie. Dans ce cas, si la Grèce n’a pas accès aux fonds d’urgence de la BCE, elle n’aura pas d’autre option que d’émettre une sorte de monnaie parallèle. Ce serait la fin de l’économie.

Il y a une panique face à l’idée que même si les banques rouvrent, elles auront besoin d’être recapitalisées. Jusqu’à maintenant, elles étaient solvables. Mais si elles pouvaient avoir recours aux fonds d’urgence, elles auraient dû aussi être autorisées à emprunter directement auprès de la BCE. Mais la BCE a dit « non, à partir de maintenant, nous n’acceptons plus votre collatéral [titres mis en dépôt de garantie quand les banques se refinancent directement auprès de la Banque centrale – ndlr]. Vous devez emprunter plus cher auprès des fonds ELA ». C’est une de ces limitations qui frappent les banques. Mais si elles n’ont plus de réserves, l’État devra payer 40 milliards pour reconstituer le capital que les banques ont perdu après la restructuration [intervenue en 2012 – ndlr] sur les vieilles obligations grecques.

Ces 40 milliards, c’est une partie du second programme de sauvetage de 2012 – signé après la restructuration de la dette privée –, qui était d’environ 170 milliards, dont 50 milliards pour la recapitalisation des banques.

Or dans le cadre de ce plan, les fonds publics (caisses de retraite, fonds de sécurité sociale, etc.) ont subi des pertes presque aussi importantes que les banques, si ce n’est plus, qui ont touché leurs réserves. Parce qu’ils ont été forcés, selon la loi, d’apporter leurs réserves à la banque centrale de Grèce et que la Banque centrale avait le droit d’utiliser ces fonds pour acheter des obligations en leur nom.

Il semble que beaucoup d’hommes politiques, des banquiers, de nombreuses personnes averties, qui détenaient des obligations qu’ils avaient achetées à 20 % de leur valeur nominale, sont allés les apporter à la banque de Grèce. Et celle-ci les a remboursés sur la base de 100 % de la valeur. Ils ont eu leur argent et tout le fardeau de la décote a été transféré au public.

Ces fonds ont été forcés d’utiliser leurs réserves pour acheter les obligations d’État qui avaient perdu 70 % de leur valeur. Ces fonds, les fonds de retraite, sont confrontés aujourd’hui à un problème plus grave que les banques. Les fonds de retraite doivent planifier sur 15 à 20 ans pour être capables de payer les retraites, alors que la population âgée augmente et que la population active diminue. Ils doivent aussi verser les allocations chômage, etc. Aussi, tous ces verrous de dette reviennent à la surface en même temps.

Dès la fin février, il était évident que les créanciers n’allaient pas respecter l’accord du 20 février, qui prévoyait que la Grèce propose ses réformes et que la Troïka les évalue et donne son accord. Rien ne s’est passé comme cela.

Toutes les propositions de réforme ont été constamment rejetées sans qu’elles soient examinées. Varoufakis leur disait : « Laissez-nous compléter quatre ou cinq réformes sur lesquelles nous sommes tous d’accord et que nous considérons comme nécessaires, laissez-nous les mettre en œuvre et vous pourrez les évaluer et donner une appréciation. » Tout a été refusé au prétexte de la nécessité d’un accord-cadre global avant de lancer ces réformes, si le gouvernement grec avait mise en place ces réformes (même si elles correspondaient aux attentes de l’eurogroupe !?), cela aurait été considéré comme une action unilatérale, qui n’aurait débloqué aucune aide européenne à la Grèce. C’est pourquoi pendant 5 mois, le gouvernement grec a été dans l’incapacité de faire quoi que ce soit.

Le gouvernement Tsípras demandait de revenir à l’accord du 20 février, par lequel la troïka s’était engagée à ne plus superviser l’économie grecque et à aider à assurer la viabilité de l’économie afin de retrouver progressivement la croissance : une extension du programme d’aide existant. Dans le même temps, le gouvernement grec proposait d’amender, évaluer, et compléter le programme au cours de ces quatre mois. Mais tout a été rejeté, la troïka a débranché les banques. Le 30 juin, le programme s’est arrêté sans alternative.

Environ 17 milliards d’euros, dont 10 milliards dans le cadre du fonds de stabilité financière qui, selon l’accord du 20 février, devaient être reversés à la Grèce ne l’ont pas été. La Grèce n’a plus reçu un centime depuis juin 2014. Elle a payé environ 10 milliards d’euros aux créanciers, en tirant sur ses seules ressources, sans recevoir un seul euro de leur part, alors que la troïka avait accepté de les donner, sous conditions bien sûr.

Une torture financière et budgétaire

Tous les prêts reçus – 240-250 milliards – sont allés au service de la dette, et sont donc revenus aux créanciers. Le premier plan de sauvetage a été un sauvetage des banques et un transfert vers l’État. La Grèce n’a reçu aucune aide financière pour les payer, sans pouvoir non plus emprunter à court terme, sans pouvoir prendre non plus de mesures pour améliorer la liquidité de l’économie : la BCE a imposé des restrictions.

À la mi-mars, certaines sources européennes ont dit : « Oui, les Institutions (BCE, FMI, Commission) utilisent le crédit pour asphyxier [La Grèce], afin de forcer le gouvernement à se soumettre et à accepter les réformes. Faites-le vite. »

Les Grecs se sont interrogés pour savoir s’il était opportun de faire connaître les attendus d’un tel chantage qui aggravait la situation économique et humanitaire du peuple grec à un point qu’aucun autre pays européen n’a connu. Car ces faits ont été conduits de façon intensive pour conduire à une forme de chantage qui est un crime par rapport aux lois internationales, aux traités européens. Nous ne pouvons continuer comme cela car cela reviendrait à ce que nous légitimions ce crime.

Cependant, Varoufakis a cru qu’il pouvait raisonner ses interlocuteurs, les amener à négocier. La seule solution qu’il reste à l’eurogroupe est de pousser la crise à son paroxysme, et après de décider. Décideront-ils ou non de mener l’économie grecque à l’effondrement ?

Le gouvernement pensait qu’aller jusqu’à l’effondrement de l’économie grecque provoquerait l’effondrement de l’économie mondiale. Cela ne s’est pas produit : au lieu de chuter, l’euro a monté. Cela a été pareil sur les marchés boursiers.

Ce n’est qu’au cours de la dernière semaine avant le référendum que les responsables grecs ont pris la mesure de ce qui se passait. Varoufakis a fait plusieurs déclarations à ce sujet, disant que nous devions nous adresser à la Cour européenne de justice. Mais une fois que la crise a explosé, les arguments légaux ne sont plus d’aucun secours.

Tsípras aurait dû aller plus tôt au parlement européen et révéler publiquement la façon dont le gouvernement grec était traité ces derniers mois, et pourquoi il refusait de mettre en œuvre ces mesures d’austérité, pourquoi il préférait perdre les élections que d’instaurer ces mesures. Chaque fois qu’ils ont essayé de mener des négociations politiques, il leur a été répondu : « Notre décision politique est d’en référer aux équipes techniques. Vous ne pouvez avoir de décision politique sans une décision technique. » 

À chaque étape, ils ont essayé de détruire le prestige qu’avait gagné le gouvernement grec au cours du premier mois de la négociation.

La Grèce a perdu tout appui économique pour trouver les termes d’un nouvel accord et perdu toute crédibilité pour forcer les Européens à négocier. Le gouvernement Tsípras dit que quand ils ont présenté l’ultimatum, l’accord à prendre ou à laisser, celui-ci comportait des mesures pires que celles qu’ils avaient exigées du précédent gouvernement. Tsípras et Varoufakis, se sont dit « soit nous allons au parlement avec la répétition du scénario chypriote : avec dans le week-end la BCE qui dit au parlement : « vous prenez des mesures ou lundi il n’y a plus de banque » ». Soit ils faisaient ce qu’ils ont fait, ce qui était le bon mouvement : ils allaient au référendum, ce qui impliquait qu’ils auraient à endurer ce qui s’est passé à Chypre pour une semaine.

Ils pensent que la situation rapprochera du terme d’un accord. Mais les Européens n’en ont rien à faire d’une crise mondiale ou européenne, ou même d’un effondrement. Oui, les bourses ont chuté, oui, il y a eu des fluctuations monétaires, la livre a monté. Mais à la fin, les Européens ne sont pas plus prêts à trouver un accord qu’auparavant.

Varoufakis et Tsípras pensaient qu’en cas de victoire du non, leur position serait renforcée pour en finir avec ce type d’accord qui exclut une restructuration de la dette ou l’ajustement budgétaire. Car aujourd’hui les sommes dues par les Européens (17 milliards d’euros), plus 16 (ou 20 milliards) par le FMI sont perdues, le programme est fini. Et un nouvel accord est nécessaire. La première chose à faire est d’aller quémander des fonds d’urgence auprès de la BCE. Mais les Européens disent qu’ils ont besoin de retourner devant leur parlement, etc. Une recapitalisation (des banques) s’impose pourtant pour faire fonctionner à nouveau l’économie.

En même temps, discuter d’un Grexit est problématique – c’est illégal puisqu’il n’existe aucune disposition dans les traités qui l’autorise –, mais les Européens n’ont pas osé utiliser cet argument. Il n’y a aucune garantie que la sortie de l’euro pour la Grèce puisse se faire de manière ordonnée, négociée, pacifique, plutôt que de façon désordonnée avec des gens courant dans les magasins pour faire des provisions. Si un processus de sortie de l’euro n’est pas mis en place, alors la sortie est une arme de destruction massive. Si vous menacez quelqu’un d’une sortie de l’euro, vous poussez aux limites la résistance du système bancaire, alors vous détruisez rapidement le système bancaire et après vous fouillez dans les ruines pour créer une nouvelle monnaie, qui prendra des mois avant d’apparaître.

En réalité, la sortie de la Grèce de l’euro, comme toutes les autres mesures que les Grecs ont subies, est illégale au regard de la loi internationale, des lois du travail, des traités européens, de la déclaration européenne des droits de l’homme, de la déclaration européenne du travail. Début 2014, le parlement européen avait commencé à attaquer la Troïka, en lui reprochant son illégalité, d’imposer des mesures qui détruisaient les droits de l’homme, les droits du travail… Mais le gouvernement grec de l’époque ne voulait pas en entendre parler. Il préférait attaquer l’opposition plutôt que les créanciers.

Si la Grèce en avait appelé à la Cour européenne de justice en disant « je ne suis pas traité équitablement en tant que membre de l’Union européenne, de l’Otan », elle n’aurait pas pu ignorer sa cause. Mais emprunter la voie légale, cela peut être très long.

Il faut donc obtenir la délégitimation politique : faire savoir au monde entier que l’Eurozone est en train de commettre un crime contre l’humanité. Le prouver dans dix ans, est inefficient. Sauf à déposer votre dossier devant la Cour et dire : « Jusqu’à ce vous ayez examiné le dossier, ces mesures doivent cesser »…

Aujourd’hui c’est une question d’hégémonie politique et idéologique. Varoufakis avait entrepris de renverser l’opinion publique en Europe, mais les responsables de l’Eurogroupe ont riposté. Mais dès le mois de février, Dijsselbloem, président de l’eurogroupe a menacé le gouvernement grec de faire s’effondrer l’économie et les banques grecques Dans son dernier entretien à la télévision publique grecque, début juillet, Yanis Varoufakis a expliqué : « Je n’ai pas dénoncé ces propos à l’époque parce que j’espérais que la raison prévaudrait dans les négociations. »

L’Eurogroupe n’est pas un organe qui fonctionne de façon démocratique. Le gouvernement grec] l’a découvert trop tard quand Dijsselbloem a décidé unilatéralement d’exclure Varoufakis de l’eurogroupe après l’annonce du référendum. N’y aurait-il pas dû y avoir un vote ? Cette décision n’aurait-elle pas dû être prise à l’unanimité ? Dans un fonctionnement normal, bien sûr. Mais à l’Eurogroupe, ce n’est pas nécessaire, parce qu’il n’y a aucun compte-rendu écrit. Aussi, il n’y a rien de formel.

Varoufakis a dit qu’il avait enregistré les réunions, parce qu’il devait rapporter au premier ministre et aux autres membres du gouvernement ce qu’il s’y disait. Les « partenaires européens » ont hurlé, car il a décrit des incidents qui prouvent que l’Eurozone est totalement non démocratique.

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