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Les négociations Europe-Russie-Ukraine

jeudi 12 février 2015

Paul Quilès : « La France est le pays le mieux placé pour discuter avec les Russes« 

Propos recueillis par Régis Soubrouillard, Journaliste à Marianne, plus particulièrement chargé des questions internationales
 
 
Ancien ministre de la Défense, le socialiste Paul Quilès avait communiqué en décembre dernier une note à François Hollande contenant cinq propositions pour sortir de la crise ukrainienne. Pour « Marianne », il commente l’initiative diplomatique franco-allemande et revient sur les erreurs occidentales commises face à la Russie.
FEFERBERG -POOL/SIPA

Marianne : François Hollande et Angela Merkel sont arrivés à Minsk, en Biélorussie, pour tenter d’arracher un plan de paix à l’Ukraine et à la Russie et mettre fin à dix mois d’escalade aux portes de l’Europe. Que vous inspire cette initiative diplomatique que certains qualifient déjà de« plan de la dernière chance » ?
Paul Quilès : C’est une initiative utile et nécessaire. En décembre 2014, j’avais participé à une réunion de plusieurs personnalités européennes, parmi lesquelles des anciens ministres de la Défense et des Affaires étrangères de Russie, Grande-Bretagne, Allemagne, Turquie et France. Nous avions discuté de la crise ukrainienne et des relations entre les Russes et les Occidentaux. Ce que j’avais constaté, à cette occasion, c’est que d’après mes contacts avec les Russes et notamment avec des proches de Poutine, le président français était le mieux placé, voire le seul, à pouvoir intervenir. Cela m’avait un peu surpris. Mais l’analyse des Russes était assez complète. Les Américains étaient, de fait, hors-jeu. Ils étaient dubitatifs sur Merkel, pour des raisons que j’explique mal peut-être liées à l’histoire et à la proximité de l’Allemagne avec l’Ukraine. J’ai fait savoir cela au président Hollande accompagné de mes cinq propositions en vue d’un compromis permettant une désescalade dans la crise ukrainienne. »

DANS MA FAMILLE POLITIQUE, VOIRE AU QUAI D’ORSAY, ON S’EST PARFOIS TROMPÉ D’ANALYSE »

En quoi consistaient ces propositions ?
Le point de départ est d’abord de ne pas se tromper dans l’analyse, ce qui a parfois été le cas dans ma famille politique, voire même au quai d’Orsay. Car de grosses erreurs ont été commises et ce sont ces enchaînements d’erreurs qui, dans le passé, ont conduit à la guerre. Les mêmes causes ne produisent pas les mêmes effets, mais il faut tenir compte des enseignements du passé. Il faut voir le président russe pour ce qu’il est, c’est-à-dire quelqu’un de difficile, qui peut-être dangereux et semble vouloir attribuer toutes les difficultés de la Russie à ce qu’il considère comme « l’ingérence occidentale » mais il faut aussi sortir des fantasmes. Je proposais donc d’agir dans cinq directions : la mise en œuvre effective de l’accord de Minsk, sur un cessez-le-feu dans l’Est de l’Ukraine, la reprise par le gouvernement ukrainien de ses paiements aux habitants de ces régions, l’autorisation pour les réfugiés de retourner dans leurs foyers, la réintégration progressive des régions de l’Est de l’Ukraine dans l’Etat ukrainien et la traduction devant la justice des coupables des crimes de guerre des deux bords. Et j’ajoutais qu’il serait contre-productif d’aborder à cette occasion la question de la Crimée. Ne mêlons pas tout. La Crimée est un problème d’une autre nature. Quand je vois sur quelles bases discutent les parties en présence  aujourd’hui, je me dis que je n’avais pas tout faux. C’est le moins qu’on puisse dire. 

Quelles sont les « erreurs » occidentales que vous pointez dans votre analyse ?
La première de ces erreurs remonte à l’époque de Gorbatchev et la promesse qui n’a pas été tenue par les Occidentaux de ne pas élargir l’Otan près des frontières de la Russie. Cela n’a pas été respecté avec l’intervention de l’Otan dans les Balkans ou l’intégration des pays baltes à l’Otan, Estonie, Lettonie, Lituanie à partir de 2004. Envisager l’adhésion de l’Ukraine et de la Géorgie a également été une grosse erreur. Ça ne pouvait être considéré par la Russie que comme une menace directe à sa sécurité. L’Europe en a commis d’autres avec l’idée d’une adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne. Cela fait beaucoup de bourdes accumulées au fil des ans. 

Ces initiatives diplomatiques prises conjointement par la France et l’Allemagne n’arrivent-elles pas un peu tardivement ?

Elles arrivent sans doute « tardivement », mais tout le monde se fait un peu plaisir en pensant qu’il s’agit des négociations de la « dernière chance ». On ne sait jamais. D’ailleurs,  On ne peut pas parler de « guerre totale » qui impliquerait un pays nucléaire. Ou alors, c’est un aveu que le nucléaire ne sert à rien, ce qui est mon point de vue.

JE REGRETTE QUE LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE AIT ÉVOQUÉ LE RISQUE DE “GUERRE TOTALE”

Qu’avez vous pensé des positions défendues par certains think tanks américains, mais aussi des leaders républicains, et reprises par certains hommes politiques français, favorables à la livraison d’armes à l’Ukraine pour rééquilibrer le rapport de forces avec la Russie ?
Cela n’a aucun sens. C’est typique de l’escalade. Le plus comique étant de préciser des « armes non létales » ou « défensives ». Ce n’était pas le débat à ouvrir. Sans compter que les armes que vous livrez, vous ne savez jamais dans quelles mains elles finissent. On le voit aujourd’hui au Proche-Orient. C’est typique d’une politique brouillonne. 

Vous êtes un militant de la dénucléarisation. Ne craignez-vous pas que la crise ukrainienne remette en cause la dénucléarisation du monde ?
J’entends des gens dire que si l’Ukraine avait gardé son arsenal nucléaire, Poutine n’aurait pas osé avancer ses troupes à la frontière. Cela me semble grotesque car on ne réfléchit pas à ce que cela implique, c’est-à-dire que le gouvernement fantoche qu’il y avait avant en Ukraine aurait menacé Moscou d’être rasé ! On n’envisage jamais le bout de l’histoire : c’est-à-dire qui on menace ? quand ? où ? Pour faire la paix, il faut forcément discuter avec son ennemi. Il n’y a pas eu plus d’accords de désarmement que pendant la guerre froide.

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