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« Remettre en cause l’universalité des allocations familiales », c’est passer « de la solidarité à la charité » par Daniel Vasseur

samedi 21 octobre 2017
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Tribune publiée par Daniel Vasseur dans Le Monde

L’économiste Daniel Vasseur estime, dans une tribune au Monde, que réserver la protection sociale aux plus pauvres au nom de « l’équité » revient à aligner la France sur le modèle inégalitaire anglo-saxon.

Pour équilibrer une série de réformes fiscales jugées trop favorables aux plus riches, comme la quasi-suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) et l’application d’un prélèvement forfaitaire unique sur les revenus financiers, le gouvernement nommé par Emmanuel Macron serait tenté de remettre en cause l’universalité des allocations familiales, en en privant totalement les ménages les plus aisés (pour lesquels ils ont déjà été rabotés sous le mandat de François Hollande).

Prendre aux riches, en laissant entendre que c’est pour donner plus aux pauvres (certaines prestations familiales soumises à des conditions de ressources ayant effectivement été améliorées parallèlement), ne s’agit-il pas d’une politique « de gauche » ? La notion en vogue d’« investissement social » sert parfois aussi à justifier ce type de recentrage : il ne serait guère utile pour la société d’aider les classes moyennes, qui peuvent s’en sortir toutes seules ; elle devrait plutôt concentrer ses efforts sur les enfants des milieux défavorisés davantage susceptibles de devenir chômeurs, délinquants, etc.
Un petit rappel vient tout de suite quelque peu mettre à mal cette interprétation. Le Parti communiste français (PCF) a toujours défendu le principe de l’universalité d’allocations forfaitaires par enfant depuis la Libération. Tout comme il a toujours contesté celui du quotient familial qui, lui, procure un avantage croissant avec le revenu. Certes, un « enfant de riche » coûte plus cher qu’un « enfant de pauvre » (le prix d’une chambre supplémentaire n’est pas le même à Neuilly qu’à Montfermeil etc.), mais ils sont tous égaux aux yeux de la République. Quoi que l’on pense du PCF par ailleurs, il faut reconnaître que ses positions sont solides et cohérentes sur ce sujet.

De fait, il ne faut pas confondre protection sociale et politique de redistribution en faveur des plus modestes, si toutes les deux ont toute leur légitimité.

« Argent de poche »

La première, voulue par le Conseil national de la résistance, a pour vocation de donner les moyens de faire face aux aléas et aux besoins à différentes étapes de la vie – maladie, chômage, naissances, vieillesse – et cela indépendamment des revenus.
La seconde a pour objectif de réduire les inégalités et d’assurer à tous un minimum vital. Les spécialistes parlent de redistribution « horizontale » (entre ménages de revenus identiques placés dans des situations différentes) et « verticale » (entre ménages de revenus différents placés dans des situations identiques – pour simplifier).

Un foyer qui gagne 6 000 euros par mois, ce qui est certes élevé, ne se trouve pas dans le même cas quand il élève quatre enfants que celui qui dispose des mêmes ressources mais n’en a aucun. Le fameux argument de l’« argent de poche » que représenteraient les allocations pour les moins défavorisés ne vaut que pour les très riches, ou parce qu’on a déjà réduit beaucoup leur montant dans ce cas (une trentaine d’euros par mois seulement).
On pourrait faire remarquer qu’en réalité, la protection sociale assure aussi une forte redistribution verticale puisque la pauvreté peut tenir à l’état de santé, au nombre d’enfants etc. alors que le financement de ces prestations, lui, dépend du niveau des ressources : les classes moyennes payent plus. Quand on rapporte les cotisations et contributions sociales aux revenus, on s’aperçoit même que leur poids non seulement absolu mais relatif augmente avec les revenus, alors que celui des prestations sociales décroît (tout en restant important parce que ces classes moyennes en bénéficient aussi largement, mais c’est légitime).

Un cercle vicieux

Mais il y a un adage bien connu des connaisseurs de ces questions : « une protection sociale réservée aux pauvres est une pauvre protection sociale ». Les réformes défendues par les adversaires du principe de l’universalité, par les partisans de l’« équité » (donner seulement à ceux qui en ont le plus besoin) plutôt que de l’égalité (le même costume pour tous serait une solution forcément simpliste et aveugle) prônent en vérité un alignement sur le modèle anglo-saxon. Celui, par exemple, d’aides sociales en cas de maladie ou de naissance réservées à ceux qui, sans elles, tomberaient dans la plus grande indigence, voire ne pourraient survivre.

Il s’agit de charité, et non de solidarité. En limitant aux plus nécessiteux l’éligibilité aux allocations familiales et, bientôt, aux remboursements de soins, on entre dans un cercle vicieux. Ceux qui financent des prestations auxquelles ils n’ont plus droit et devront de plus en plus se tourner vers des assurances privées, vont inévitablement avoir l’impression d’être les dindons de la farce. Ils voudront que l’on diminue toujours davantage le champ de cette pseudo-protection sociale, pour qu’elle leur coûte moins.
Le thème du « cancer de l’assistanat », après avoir servi à fustiger les bénéficiaires du RSA, s’étendra peut-être un jour à ceux qui touchent des allocations familiales ; il suffit de baisser le plafond assez bas. Ou alors, on offrira une prestation aux pauvres… pour qu’ils n’aient pas d’enfant !

Le « macronisme » révèle par là sa vraie nature. Il s’agit d’aligner la France sur le modèle anglo-saxon : éthique protestante de la responsabilité individuelle pour le plus grand nombre d’un côté, soutien conditionnel aux perdants de la mondialisation de l’autre. Les deux vont de pair. On peut même mettre en cause la prétendue générosité de la « politique des minima sociaux » du gouvernement qui consiste à revaloriser ces derniers, pour contrebalancer le mauvais effet sur l’opinion de réformes libérales. C’est seulement le complément provisoirement nécessaire d’une stratégie visant à faire que la France soit un peu moins française…

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