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Rémi Lefebvre : « Le vote utile mine l’utilité même du vote » – Le Monde

lundi 3 avril 2017
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Dans une tribune au Monde, le politiste Rémi Lefebvre estime que le vote par défaut, entretenu par les enquêtes d’opinion, s’impose aussi parce qu’il s’autoproduit : en fatalisant le probable, il empêche le débat politique, qui, seul, pourrait le conjurer.

LE MONDE | • Mis à jour le | Par Rémi Lefebvre (Professeur de science politique à l’université Lille-II et chercheur au CNRS)

Remi_LefebvreLa petite musique insinuante du vote utile s’installe à gauche. A mesure que le premier tour approche et que le péril du Front national (FN) grandit, nul doute qu’elle va devenir assourdissante. Le vote utile est le pendant de la prophétie – partiellement auto-réalisatrice – du désastre annoncé de la gauche. Il prospère sur le récit ressassé à longueur de colonnes et de chiffres de la défaite inéluctable, le catastrophisme sondagier faisant foi.

Désorientés, les électeurs de gauche se raccrochent à la boussole des sondages et cèdent à un vote utile qui est multiple. Il pourrait inciter les électeurs socialistes à se tourner vers Jean-Luc Mélenchon dès lors que ce dernier conforte son avance à gauche, mais il les enjoint surtout à rejoindre Emmanuel Macron, candidat du moindre mal. Dans les deux cas, il plombe la candidature de Benoît Hamon. Le vote utile risque ainsi de faire, mais aussi de défaire, l’élection, si par là on entend la délibération raisonnée autour de projets.

« En fatalisant le probable, le vote utile tétanise le débat »

Parler du vote utile et l’analyser, c’est le faire exister et sans doute le consolider. S’il est entretenu par les enquêtes d’opinion, le vote par défaut s’impose aussi parce qu’il s’autoproduit : il empêche le débat politique, qui, seul, pourrait le conjurer. Les lignes ne peuvent plus bouger. En fatalisant le probable, il tétanise le débat. Produit d’une rhétorique anxiogène, le vote utile stérilise la confrontation politique autour des programmes, qui, seule, pourrait le dissoudre.

Il pèse enfin sur les soutiens. Il convient de « donner de la force » à Emmanuel Macron, selon la formule de Bertrand Delanoë. Les ralliés socialistes à Emmanuel Macron tirent prétexte du vote utile pour régler leurs comptes avec la gauche du parti. La (non-)campagne actuelle, polluée par les affaires et invertébrée, n’arrange rien… On verra si les débats télévisés bouleverseront la donne.

Recul du vote de conviction

Le vote utile a bien étendu son domaine au fil des ans. Une forme de socialisation politique nouvelle s’est développée ces dernières années, qui a « déshabitué » au vote de conviction, d’autant plus que la loyauté électorale aux organisations s’est largement érodée.

Il faut néanmoins le rappeler : le vote utile suppose une forte connaissance du jeu politique, qui est l’apanage des électeurs les plus politisés. Beaucoup d’électeurs de gauche ont voté pour Ségolène Royal dès le premier tour en 2007 pour conjurer un risque de « 21 avril ». François Hollande a profité de l’« antisarkozysme » en 2012. Xavier Bertrand ou Christian Estrosi ont été élus grâce aux voix de gauche pour faire barrage au FN lors des dernières élections régionales.

Traditionnellement, à l’élection présidentielle, on choisit au premier tour et on élimine au second. La logique majoritaire, couplée à la fragmentation partisane, a réduit le vote à un principe d’élimination dès le premier tour. Pour les candidats « républicains », il n’y aurait plus qu’une place au second.

C’est cette certitude qui a justifié le principe de la primaire à droite. Cette dernière n’a néanmoins pas vraiment enrichi le choix des électeurs et n’a fait que déplacer le problème en amont de l’élection. Des électeurs de gauche sont allés voter à la primaire de la droite pour peser sur le duel final avec les résultats que l’on connaît. Ils ont sans doute, à leur corps défendant, nourri une droitisation des sympathisants de droite, qui se sont sentis dépossédés du choix de leur candidat. L’utilité du vote utile – au sens économique du terme – devient marginale. Le front républicain devient de plus en plus vain…

Ironie de l’histoire

L’incapacité de la gauche à organiser une primaire de gauche globale a conduit à droitiser le choix d’une partie de ses électeurs. L’injonction au vote utile a ainsi changé de bénéficiaire. Seul parti à vocation majoritaire à gauche, le PS a longtemps canalisé et capitalisé le vote utile. En voie de « pasokisation », il n’est plus en situation de tirer profit de sa rente de position dominante. Le vote utile rogne ce qui reste de sa « base » des deux côtés.

Voilà, ironie de l’histoire, le PS victime à son tour de la sommation au « réalisme électoral » sur laquelle il prospérait. Le vote utile a ainsi désormais pris le visage d’un banquier d’affaires dont le populisme élitiste est le dernier avatar du « cercle de la raison », selon l’expression de son soutien Alain Minc. Est-il pourtant bien raisonnable de se résigner dès le premier tour à un candidat dont le duel avec le FN offrirait la forme la plus caricaturale de l’opposition entre européanisme béat et crispation nationaliste, entre ouverture mondialisée et fermeture hexagonale, entre élitisme bon teint et « populisme » chauvin ?

« Le vote Macron ne peut que faire le jeu à terme de l’extrême droite »

Le vote Macron ne peut que faire le jeu à terme de l’extrême droite. Mais que l’utilité du vote par défaut soit décroissante compte finalement peu. L’urgence commande. La menace oblige. On se gardera ici de donner des leçons. Les dilemmes des électeurs de gauche, plongés dans une casuistique inédite, sont légitimes. Chacun bricole en son for intérieur sa justification et sa morale électorale.

Le vote utile n’est pas futile : il a ses raisons. L’incapacité des candidats de gauche à se mettre d’accord sur une candidature unique, irrationnelle politiquement, décomplexe et déculpabilise les électeurs : « Vous n’avez pas pris vos responsabilités, ne me reprochez pas de prendre les miennes. »

Une démocratie négative

Au final, le vote utile mine l’utilité même du vote. Dans notre démocratie représentative, la procédure électorale vise à produire de la légitimité et à fabriquer le consentement à l’autorité. Ce sens du vote s’est déréglé, il est comme vicié. La démocratie de délégation s’est alors dévoyée en démocratie négative, ce qui fragilise la légitimité produite par les urnes. On ne vote plus pour mais contre, par défaut ou par ressentiment – le « dégagisme » fait florès.

Le vote utile est à l’image de l’impuissance qui mine la politique et de la stratégie qui la ronge. A l’impouvoir du décideur politique fait écho celui de l’électeur, gagné par un même « principe de réalité » destructeur, par un même pragmatisme niveleur. La politique électorale tend à se dissocier de la politique des problèmes et le jeu prend le pas sur les enjeux, chez les gouvernants comme chez les gouvernés.

Si le vote n’engage plus l’adhésion, s’il s’appauvrit en expression de préférences, il ouvre à tous les calculs, aux spéculations les plus sophistiquées et les plus incertaines. Il met à distance, ce faisant, les électeurs profanes les moins politisés et les plus désenchantés – une forte abstention est probable. Quelle utilité pour le vote s’il se désinvestit de toute adhésion ?

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1 réaction

  1. Robert dit :

    Je partage votre analyse; quelles sont vos solutions?

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