Notes et arguments

sortie en libraire de "La guerre culturelle aura bien lieu", de Gaël Brustier

dimanche 24 mars 2013

la guerre culturelleNote de Lecture par Jean-Louis André
la guerre culturelle aura bien lieu , Gaël Brustier, Ed. Lille et une nuits, 2013

Dans cet essai foisonnant, Gaël Brustier entend interroger les relations entre la culture et le pouvoir. Son but est de redéfinir les contours du combat que la gauche doit entreprendre pour changer l’imaginaire collectif qui s’est «droitisé», ce changement s’avérant le corolaire inévitable d’une transformation réussie de la société que le gauche appelle de ses vœux. Accessoirement, d’après l’auteur, ce combat est le seul de nature à assurer la gauche de se survivre à elle-même.

La démonstration de Gaël Brustier s’appuie sur l’idée que « l’occidentalisme » imprégnerait profondément les sociétés de la vieille Europe et de l’Amérique du Nord. De quoi s’agit-il ? C’est une propension de l’Occident à se penser au sommet des civilisations humaines (il rappelle le discours où Claude Guéant affirmait : « Toutes les civilisations ne se valent pas « ), à nier la diversité du monde, à vouloir imposer le modèle de « nos démocraties » à quiconque. Mais surtout, ce qui rend cet occidentalisme délétère, c’est qu’il renferme l’idée que l’homme occidental serait menacé par un danger imminent de déclassement. Ainsi, son avatar direct ayant des conséquences politiques indéniables serait « l’idéologie de la crise ». Celle-ci renferme l’idée que la civilisation est menacée de déclin si elle ne prend pas garde aux dangers extérieurs, qui sont souvent nés de « paniques morales » dont le catalyseur le plus commode est l’islam.

Cette idéologie de la crise est bien sûr le terreau fertile sur lequel a pu croître la droite populiste ces dernières années depuis les néoconservateurs américains jusqu’aux mouvements tels que la Droite populaire et le Front national en France, en passant par leurs épigones médiatiques qui en assurent la vulgarisation (Eric Zemmour, Elisabeth Levy ou Sophie de Menton). Mais, et c’est là que l’essai est original, on ne peut attribuer à la seule droite réactionnaire l’avènement de ce que l’auteur appelle le « spontanéisme droitier » qui a cours dans la société française. Ainsi la gauche a sa part de responsabilité sur au moins quatre plans. Sa participation active à la globalisation financière de la société dans les années 1980, la réduction de sa vision politique aux seules questions économiques et sociales, la délégation de la réflexion politique aux appareils de partis, sa coupure avec le peuple implicitement enfermé par l’élite dans le cliché du réactionnaire, « beauf », raciste, alcoolique, homophobe. Mais pour l’auteur, ce « spontanéisme droitier » est le fait de ceux qui subissent l’hégémonie culturelle occidentale, largement diffusée par les productions cinématographiques et télévisuelles. C’est donc une affaire de dominés. Et de noter au passage le ralliement inattendu de communautés longtemps « dominées » à cette idéologie de la crise : celui de certains groupes de  gays, de lesbiennes et de féministes prenant position, avec les néoconservateurs, contre l’islam, jugé oppresseur et obscurantiste et cherchant à imposer le modèle de leur mode de vie, celui de New York, de San Francisco ou du Marais sous toutes les latitudes et quelle que soit la culture. Par ailleurs, Gaël Brustier fustige également les idées d’une « gauche manichéenne  » (emmenée par Noam Chomsky) selon lesquelles le peuple serait l’objet d’une gigantesque manipulation orchestrée par les élites et qui ferait de toute personne dominée par l’impérialisme occidental une victime dont le combat est juste par nature. Comme si la classe dirigeante n’avait de cesse d’imposer une « fausse conscience » aux individus. C’est aller un peu vite en besogne et oublier que ledit peuple endosse sa part de responsabilité dans les tentations de la facilité populiste.

Quoi qu’il en soit, Gaël Brustier pense qu’on ne peut réduire les rapports de force politiques et électoraux à une somme d’intérêts collectifs basée sur le seul calcul et qui conduit souvent à un système programmatique électoral réduit à une liste dans laquelle le citoyen est appelé à faire son marché. Il pense que les fondements d’une nouvelle société ne seront possibles que si la gauche déconstruit l’imaginaire collectif et hégémonique fortement empreint par l’idéologie de la crise pour s’attacher à en construire un autre. Pour cela elle devra prendre en compte la géographie de la France d’aujourd’hui. Il faudra comprendre les différences sociologiques entre ce qu’il nomme les idéopôles (les grandes villes connectées à la globalisation financière où se concentrent, les intellectuels, les universités, les organes de réflexions et de décisions économiques) et les zones péri-urbaines de la France rurale et industrielle qui subissent les mutations de l’économie globalisée et la désindustrialisation. Cette organisation territoriale voit la coexistence de groupes sociaux qui cohabitent et s’ignorent. Il appartiendra à la gauche de générer le lien utile à la création d’une culture unificatrice. Pour cela, il est indispensable de mettre fin à la « prolophobie » et de répondre à un besoin naturel à toute société: faire émerger le commun.

***

La réflexion de Gaël Brustier s’appuie sur la pensée d’Antonio Gramsci, philosophe italien à l’origine de la fondation du Parti communiste italien (et fortement instrumentalisé par celui-ci par la suite) enfermé par Mussolini et mort à sa sortie de prison en 1937. Il fait aussi référence aux « Cultural studies« , courant de recherches britannique qui s’est intéressé aux rapports entre culture et pouvoir. L’argumentation fortement étayée, les références et concepts nombreux pourraient donner un aspect touffu et parfois ardu à cet ouvrage pour qui n’est pas versé dans les sciences politiques. Mais l’effort didactique de l’auteur est indéniable (comme le prouvent le lexique et le chapitre sur la pensée de Gramsci en début de livre). De plus, à l’heure des twits et de la pensée appauvrie, réduite à un produit de consommation, relayée par les médias et les officines politiques, toute tentative de s’interroger sérieusement sur la transformation nécessaire de la société est louable et salutaire. Alors bien sûr on eût aimé que l’auteur nous donne des pistes concrètes pour gagner cette guerre culturelle qu’il déclare ouverte. Mais un des objets du livre est justement de marteler que c’est l’affaire de tous de chercher des solutions communes, des élites certes, mais du peuple aussi. Reconnaissons en tout cas à cet ouvrage brillant qu’il propose de sortir la politique de son ornière court-termiste et politicienne. Et de rappeler, comme le dit le titre d’un des chapitres, que « la politique est un sport de combat culturel ».

Jean-Louis ANDRE

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1 réaction

  1. LUNG dit :

    Si un auteur peut dire qu’il y a des fondamentaux de notre culture au-delà du bassin Méditerranéen, et de l’Amérique , j’achète

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